


Tribune/Blé contre silence : ce que la Russie donne-et ne donne jamais-à l'Afrique (Par Wakili Alafé)
Il y a une grammaire dans le narratif russe. Elle se répète depuis février 2022 avec une régularité presque administrative : l'annonce spectaculaire, le sommet filmé, la signature en grande pompe.., puis le silence, la dilution, l'oubli organisé. Vingt-cinq réacteurs nucléaires promis sur le continent africain depuis 2015 ; un seul chantier réellement sorti de terre, en Égypte, et encore avec deux ans de retard. Un doublement du commerce avec l'Afrique annoncé à Sotchi en 2019 ; un effondrement de 30 % dans les années qui ont suivi. Une annulation de dette de 23 milliards de dollars claironnée en 2023 ; un chiffre invérifiable, recyclé d'une remise de créances soviétiques vieille de vingt ans. Le procédé n'a rien d'improvisé. Moscou honore ce qui coûte peu et rapporte beaucoup en image : des cargaisons de blé livrées à grand renfort de communiqués, des ambassades rouvertes, des instructeurs militaires déployés en quelques semaines. Elle sur-promet systématiquement sur tout ce qui exige des capitaux, du temps et une administration solide - usines, centrales, corridors commerciaux, dette annulée. Le Mali, la Centrafrique, le Burkina Faso ont reçu la sécurité de Wagner puis de l'Africa Corps ; ils ont aussi hérité de massacres documentés par l'ONU et Human Rights Watch, d'un blocus du carburant à Bamako que deux mille hommes n'ont pas su lever, et d'une « souveraineté restaurée » qui ressemble surtout à une nouvelle dépendance. Le même scénario se rejoue à l'identique ailleurs : le gazoduc Power of Siberia 2 vers la Chine, « imminent » chaque année depuis 2022, sans contrat commercial à ce jour ; le hub gazier turc annoncé par Poutine en 2022, discrètement enterré par Gazprom en 2025 ; les cinquante Su-35 promis à l'Iran en 2023, dont une vingtaine dorment, achevés mais jamais livrés, dans une usine de Sibérie. Même les trêves sont sujettes à cette dramaturgie du gage rompu : chaque cessez-le-feu annoncé pour l'Ukraine - Pâques 2025, 9 mai 2025, Pâques 2026 - a été suivi, à quelques heures près, de bombardements documentés. Cette économie du geste peu coûteux n'est pas séparable de l'état réel de la machine russe. Le pays qui promet des centrales nucléaires au Nigeria ou en Ouganda peine à financer les siennes : le budget 2026 a dû relever la TVA de 20 à 22 % après des années de promesses présidentielles d'intangibilité fiscale, et l'impôt sur les sociétés a suivi la même trajectoire. La priorité militaire absolue, qui engloutit une part croissante des dépenses publiques, vide de leur substance les 6 000 milliards de roubles d'aides sociales annoncées pour 2024-2030. Les habitants de Koursk, bombardés et déplacés, ont vu leurs indemnisations suspendues « faute de fonds » fin 2025 ; ceux de Belgorod ont dû, dans certains cas, rembourser des aides déjà versées. À cela s'ajoutent un premier défaut sur la dette extérieure depuis 1918, des dizaines de milliards d'actifs étrangers gelés en violation des traités d'investissement que Moscou a pourtant signés, une crise des carburants en 2025-2026 qui a imposé des restrictions de vente dans plus de cinquante régions, et un dépassement chronique des quotas de l'OPEP+ qui vaut à la Russie le statut de principal contrevenant du cartel. Le pays qui multiplie les mémorandums avec l'Afrique, l'Asie centrale et le Moyen-Orient gère, chez lui, une économie de guerre à bout de souffle, où la fiscalité, le rouble et les caisses de l'État absorbent le prix d'un conflit qui ne dit plus son nom. C'est cette dissonance - la munificence diplomatique à l'export, l'austérité imposée à l'intérieur - qui donne son sens véritable à la parole de Moscou sur le continent africain : une monnaie d'échange dont la valeur ne tient que tant que personne n'en exige le remboursement. Alafé Wakili Sources principales Al Jazeera , Reuters / Bloomberg, RFE/RL (Radio Free Europe/Radio Liberty), Moscow Times, Meduza, HRW (Human Rights Watch), World Nuclear News























