Avec une production annuelle illégale estimée entre 140 et 142 tonnes d’or, soit une valeur avoisinant les 4 600 milliards de FCFA, l’orpaillage clandestin prive l’État ivoirien de plus de 700 milliards de FCFA de recettes fiscales chaque année. Ce pillage organisé, qui touche 29 des 31 régions administratives du pays, est bien plus qu’une délinquance rurale : il est le révélateur d’une gouvernance gangrenée par les complicités politiques et l’impunité administrative.


En clair, cette fuite de capitaux équivaut à plusieurs fois le budget annuel alloué à l'éducation nationale.
L’ampleur du phénomène de l’orpaillage illégal est sidérante. Les régions du Hambol (45 sites), du Moronou (26 sites) et de la Mé (23 sites) sont les plus infestées. Malgré le démantèlement de plus de 8 500 sites depuis 2021 et de 233 autres au cours du premier semestre 2025, les chantiers clandestins renaissent sans cesse, comme des têtes de l’hydre, en raison de la corruption endémique.
Cette résilience s’explique par un réseau de complicité solidement ancré. L’opposition, via le Pdci, dénonce ouvertement l’implication de chefs coutumiers, d’élus locaux et de cadres de l’administration centrale. Le Ppa-ci rappelle que cette économie parallèle s’est structurée durant la crise militaro-politique de 2002, créant des habitudes de fraude qui perdurent. Le procès de l’ex-député Rhdp Zié Daouda Coulibaly est emblématique : condamné à seulement six mois de prison ferme pour « location d'autorisation minière », il a bénéficié d’une clémence étonnante, tandis que ses complices béninois et chinois écopaient de sept et deux ans de réclusion. Ce traitement de faveur illustre une justice à deux vitesses, où les élites politiques membre du parti au pouvoir sont protégées.
Sur le terrain, la corruption est le carburant du système. Des agents de l'État et des propriétaires terriens monnayent leur silence et facilitent l’accès aux gisements quand ils ne sont pas eux-mêmes propriétaires de « trous ». À Alépé, en juillet 2025, un orpailleur interpellé a tenté de soudoyer les forces de l’ordre avec quatre millions de francs Cfa. Résultat : 95 % des pratiquants de cette activité sont des migrants, transformant ces zones en coupe-gorge où se mêlent banditisme, prostitution, violences sexuelles et trafic de stupéfiants.
Les dégâts environnementaux sont tout aussi alarmants. Le mercure et le cyanure, déversés sans précaution, contaminent les nappes phréatiques et les rivières, les rendant « lourdes et jaunâtres », provoquant des maladies chez les riverains et dévastant les écosystèmes. Le parc national de la Comoé, patrimoine mondial de l’Unesco, a vu plus d’un millier d’hectares de sa forêt dévastés, tandis que 82 % des interpellations dans cette réserve concernent des orpailleurs illégaux. Sur le plan social, on assiste à un désastre : désertion scolaire, effondrement de l’agriculture vivrière et villages entourés de cratères mortels.
Face à cette crise multidimensionnelle, le gouvernement a intensifié les campagnes de sensibilisation et encouragé la création de coopératives légales pour canaliser l’activité artisanale. Une coalition africaine contre l’orpaillage illégal a même vu le jour en août 2026 pour mutualiser les efforts régionaux. Toutefois, ces initiatives restent des pansements sur une hémorragie.
L’orpaillage clandestin n’est que la pointe visible de l’iceberg. Tant que les complicités au sein de l’administration et de la classe politique ne seront pas démantelées avec la même vigueur que les sites illégaux, tant que les peines continueront d’épargner les commanditaires pour frapper les petites mains, la Côte d’Ivoire continuera de saigner de ses richesses. Le véritable enjeu n’est pas seulement minier, il est politique : il s’agit de restaurer l’intégrité d’un État dont la crédibilité est érodée par cet or sale.
TS
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