L'ESSENTIEL EN 3 POINTS
- Le débat sur le franc CFA est souvent présenté de manière simplifiée. Certains intellectuels africains considèrent que l’arrimage du FCFA à l’euro constitue...
- Sujet d'actualité majeur décrypté par notre rédaction.
- Analyse des retombées et perspectives pour les acteurs concernés.
Le débat sur le franc CFA est souvent présenté de manière simplifiée. Certains intellectuels africains considèrent que l’arrimage du FCFA à l’euro constitue la principale cause du faible niveau de crédit bancaire et du retard d’industrialisation des économies de l’UEMOA.
La réalité économique est cependant plus complexe.
Le régime monétaire influence la politique économique. Une parité fixe réduit certaines marges de manœuvre de la banque centrale, notamment dans la gestion du taux de change et dans la réponse aux chocs externes. Mais elle n’explique pas, à elle seule, pourquoi les banques financent insuffisamment le secteur productif.
La première contrainte est structurelle.
Le crédit bancaire dépend de la capacité du système financier à mobiliser l’épargne, à évaluer les risques et à financer des projets économiquement viables. Dans des économies où le revenu moyen reste faible, où une grande partie des activités demeure informelle et où le taux de bancarisation progresse encore, les ressources financières disponibles restent insuffisantes face aux besoins massifs d’investissement.
De plus, beaucoup d’économies de l’UEMOA reposent encore largement sur les matières premières, le commerce et les services. Or, l’industrie nécessite des financements longs, des investissements lourds et une visibilité sur plusieurs années. Les banques commerciales, dont les ressources sont souvent principalement constituées de dépôts à court terme, hésitent naturellement à financer des projets industriels présentant davantage de risques et une maturité plus longue.
La deuxième contrainte est l’asymétrie d’information.
Une banque prête lorsqu’elle peut évaluer correctement la solvabilité d’un emprunteur. Si elle dispose de peu d’informations fiables sur les revenus, les actifs, la gouvernance ou les perspectives d’une entreprise, elle augmente les garanties exigées, applique une prime de risque plus élevée ou limite simplement l’accès au crédit.
C’est ce que Joseph Stiglitz et Andrew Weiss ont démontré avec leur théorie du rationnement du crédit : dans un environnement où l’information est imparfaite, les banques peuvent préférer réduire l’offre de crédit plutôt que d’augmenter indéfiniment les taux d’intérêt.
La troisième contrainte concerne la qualité des institutions.
Un cadastre incomplet, des titres de propriété difficiles à sécuriser, des procédures judiciaires longues ou des garanties difficiles à exécuter augmentent le risque bancaire. Ce risque se traduit nécessairement par un coût du crédit plus élevé et une sélection plus stricte des emprunteurs.
Enfin, la structure même des économies joue un rôle déterminant. L’industrialisation exige des financements de long terme, des marchés financiers développés, des mécanismes de garantie et des institutions capables de transformer les actifs économiques en capital mobilisable.
L’expérience des pays asiatiques apporte un éclairage intéressant.
Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Singapour ou encore la Chine ont connu leur industrialisation avec des monnaies qui n’étaient pas en permanence en dépréciation. Plusieurs de ces pays ont maintenu des taux de change stables ou fortement administrés pendant leurs phases de développement.
Le Japon a conservé pendant plusieurs décennies une parité fixe du yen avec le dollar. La Chine a maintenu pendant longtemps un yuan à parité fixe avec le dollar pour attirer les investisseurs et créer l'usine du monde. La Corée du Sud et Taïwan ont également utilisé des politiques de change visant à préserver leur compétitivité extérieure.
Mais leur réussite ne vient pas uniquement du régime monétaire.
Elle repose surtout sur une combinaison de facteurs :
une politique industrielle active ;
un système bancaire orienté vers le financement productif ;
des investissements massifs dans les infrastructures et les compétences ;
une amélioration progressive des institutions ;
une capacité à identifier et accompagner les secteurs stratégiques.
Ces exemples montrent qu’une monnaie stable n’est pas incompatible avec l’industrialisation. Ce qui compte, c’est la cohérence entre la politique monétaire, la politique industrielle et la capacité du système financier à financer la transformation productive.
Cela ne signifie pas que le régime monétaire est sans importance.
Une monnaie plus flexible pourrait offrir davantage de marges de manœuvre dans certaines situations, notamment face aux chocs externes. Mais modifier uniquement le régime de change ne supprimerait pas les contraintes liées à la faible profondeur financière, à l’asymétrie d’information, aux risques institutionnels et à la structure productive. D’ailleurs, plusieurs pays africains disposant de monnaies flottantes rencontrent également de fortes difficultés d’accès au crédit et d’industrialisation.
Même si demain l’UEMOA adoptait une monnaie totalement flexible sans ancrage à l’euro et sans garantie de convertibilité française, les banques continueraient à faire face à une faible épargne, à des asymétries d’information et à des risques institutionnels.
Changer de monnaie ne ferait pas disparaître ces problèmes.
Inversement, une amélioration de la qualité des institutions, de l’information économique et de la mobilisation de l’épargne permettrait d’accroître le crédit, quel que soit le régime de change.
Le changement monétaire peut modifier les conditions du financement, mais il ne remplace pas les réformes nécessaires pour améliorer la qualité des institutions, renforcer l’information économique et développer l’épargne.
Le véritable enjeu est donc :
Comment transformer davantage d’actifs, d’informations fiables et d’épargne en financement productif ?
C’est probablement à ce niveau que se joue une grande partie du défi de l’industrialisation africaine.
Nouvou Berté, Ph.D. urbanisme, diplômé Économie Politique & Finance internationale (ENAP)
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