Un environnement qui donne du tournis aux acteurs du secteur minier, cette question d’orpaillage. Mais aussi à la population qui subit les effets de l’activité. Des experts s’expriment, au nombre desquels, Eugène Manlan Kouamé, prix d’Excellence 2024 du secteur minier en Côte d’Ivoire. Il est le vice-président du Groupement des Artisans Miniers de Côte d'Ivoire et, il est à la tête d’Eburnie Gold Fields, une entreprise spécialisée dans les activités minières, intervenant dans l’exploration, l’extraction et le traitement minéral... Suivez qu’il pense de l’orpaillage avec un rejet systématique du mélange du genre entre exploitation artisanale et exploitation minière semi-industrielle...
Quelle lecture au regard de la situation liée à l’activité d’extraction qui fait l’actualité en Côte d’Ivoire?

Il faut comprendre deux choses sur l'actualité en cours concernant l'activité de l’orpaillage. D'abord, il y a les résultats tangibles, visibles du secteur extractif dans son ensemble : mine, pétrole et énergie, grâce au travail du ministre Mamadou Sangafowa que je salue. Il a rehaussé le secteur. Ensuite, la volonté manifeste de certains individus qui veulent salir l'image de ces résultats tangibles. C'est l'expression du sabotage. L'activité de l'orpaillage a existé depuis les années 1960.
Ce n'est pas aujourd'hui que l'exploitation de d'or existe en Côte d'Ivoire. Nous avons des villages qui ont eu pour tradition, l'activité d'exploitation d’or. On prend le village de Kocoumbo, par exemple, les gens, toute leur vie n'ont pas fait de plantations de café et de cacao, ils n'ont que pour activité principale l’orpaillage. On a des villages, pas forcément dans le nord, comme Tortiya que nous savons pour histoire qu’ils ont l'activité d'exploitation d’or et du diamant.
Il y a plusieurs villages comme ça où les gens ont pour habitude de mener l'activité d'orpaillage. Il faut même remonter à l'histoire du peuplement de la Côte d'Ivoire. Les Akans, venant principalement du Ghana, se sont installés dans les villages où on trouvait de l'or.
Pour nous qui sommes Akans, Agni, Baoulé, Akyé, partout où nous nous sommes installés, c'est qu’il y a de l'or. Et donc, tu trouveras dans les villages ou à proximité de ces villages-là, des sites d’orpaillage. Ce sont des activités qui ont été menées par nos aïeux. Et donc, c'est quelque chose qu'on a hérité depuis notre naissance, avant même le temps colonial. Nos parents se sont déplacés par rapport à l'or.
Donc, l'activité d'orpaillage est d'abord historique. Ce n'est pas un fait de mode, c'est n’est pas maintenant que ça arrive en Côte-d'Ivoire. Cependant, et c’est vrai, elle s’est accentuée avec la crise post-électorale, de la dernière décennie avec la présence de nos frères qui sont descendus massivement dans le nord du pays. Mais historiquement, on a des peuples qui sont liés à l’or. Ça fait partie de notre ADN, ça fait partie de notre vie. Et donc, c'est une activité qu'on a hérité de nos parents et qui continue.
Se situer dans le contexte actuel-Quelle est la différence entre l'activité légale et l'activité illégale ?
Je dirai que l'activité légale, c'est l'activité qui est autorisée par l'État du Côte d'Ivoire avec une autorisation d’exploitation. Il y a eu plusieurs programmes, plusieurs missions de déguerpissement sous l'égide du ministère des mines et du pétrole. Donc ce ne sont pas de nouvelles choses. Mais, cette campagne de médiatisation autour de l’activité, pour nous, en tant qu’acteurs du secteur, nous voyons une main obscure qui veut tenir le résultat tangible du ministre Mamadou Sangafowa de porter haut le secteur.
Maintenant pour ce qui concerne l'exploitation illégale, c'est quelque chose qui n'est pas autorisé par l'État ou l'administration et qui est autorisé par les communautés. Nous ne défendons pas les communautés mais, on a des populations qui ont pour culture, la tradition de l'orpaillage et qui sont situés sur des permis de recherche et d'exploitation. Mais ceux-là, comment fait-on pour les intégrer à la nouvelle vision de l'État ?
C'est pour cela qu'on appelle de tous nos vœux la cohabitation. Pour mieux préserver l'activité, il faut faire la différence entre les nationaux qui ont cette culture de leur pays et les envahisseurs clandestins. On a les Chinois, les Français, on a toutes sortes de nationalités de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Voilà l'environnement du secteur actuel.
Donc il n’est pas vrai de soutenir que l’exploitant semi-industriel est identique au clandestin. Je dis que c'est faux. Pour obtenir une autorisation semi-industrielle, il y a toute une procédure. L’obtention d'un agrément minier est l'aboutissement d'un long processus encadré par le Code minier. D’abord, il faut une autorisation préalable, c’est-à-dire que l’opérateur minier sollicite auprès de l'État de Côte d'Ivoire une autorisation de prospection par le canal du cadastre.
Une fois accordée, une lettre de recevabilité lui est délivrée. Il paie les frais relatifs au secteur semi-industriel. Quand le cadastre t'autorise par rapport à la parcelle sur laquelle tu veux développer ton activité, c'est là que l'instruction commence en région sous l'égide des préfets du département.
Il y a la consultation interministérielle comprenant toutes les directions techniques concernées à savoir : Environnement, Hydraulique, Agriculture, Eaux et Forêts, Mines, Intérieur/Préfecture, Défense, etc. pour émettre un avis motivé transmis au ministre des Mines. Il y a par la suite, l’Enquête publique et accord local avec une enquête commodo et incommodo d’une durée de 30 jours, puis un protocole d'accord est signé avec les autorités villageoises et les propriétaires terriens afin d'arrêter les compensations et retombées pour le village.
Il y a par la suite l’Étude d'impact environnemental et social réalisée conformément au Code de l'environnement. Cette étape requiert un investissement d'au moins plusieurs millions de FCFA comprenant les frais d'instruction de l'Agence nationale du développement de l'environnement-l'ANDE... Le dossier est ensuite validé par le comité interministériel. Il y a des garanties environnementales. Après validation, l'opérateur doit ouvrir un compte séquestre crédité d'au moins 10 % du montant évalué des impacts agricoles et environnementaux.
Le reboisement ou réhabilitation du site, sous le contrôle de la Direction des Eaux et Forêts, une obligation non négociable sous peine de sanctions. Il y a la conformité sociale et financière, c’est que l'opérateur doit disposer d'un numéro CNPS, déclarer au moins deux employés et fournir une attestation bancaire pour garantir la traçabilité des flux financiers. L'ensemble de ce parcours administratif et technique représente un investissement minimal de dizaine de millions de FCFA.
Une fois l'agrément accordé, le ministère des Mines réalise des inspections régulières. L'opérateur est tenu de s'acquitter de ses impôts ainsi que des taxes sur l'or extrait. Au regard de ce qui est décrit, quel investisseur après avoir engagé autant de moyens financiers compromettrait son agrément en polluant délibérément son site ?
En dehors de tous ces aspects administratifs et juridiques, l'État demande une caution financière qui permet à l'opérateur minier de pouvoir mener l'activité. Donc quand toutes ces conditions sont remplies le ministre chargé des mines délivre ce qu'on appelle l'arrêté d'autorisation d'exploitation à l'opérateur. C’est toute une procédure où toutes les communautés sont consultées.
Toutes les oppositions sont levées avant même le démarrage de l'activité. Donc, on ne peut pas travailler de façon unilatérale. Et quand on a eu l'autorisation, il y a un cahier de charge auquel tu es soumis. Il y a le ministère chargé de l'environnement qui a un service de suivi et de contrôle des activités qui vient régulièrement voir le niveau de conformité tel que prescrit dans le cahier de charges au cours de l'étude d'impact environnemental et social.
Donc du coup, un l'opérateur qui est autorisé est suivi ; localement, il y a le préfet, le sous-préfet, le directeur régional qui suivent le niveau d'exécution du protocole d'accord. Donc ce n'est pas la même chose pour un clandestin.
L'opérateur paie ce qu'on appelle la taxe ad value. Il paye les charges patronales parce que tous ces travailleurs sont déclarés à la CNPS. Il paye le BIC au titre des impôts. Le clandestin ne paie rien. Le clandestin vient et s'entend avec le propriétaire ou bien quelqu'un de la communauté parce qu’il faut reconnaître à la base qu’un clandestin n'est pas dans le village.
Il ne peut pas quitter le Burkina Faso ou ailleurs pour se retrouver et travailler sans l'assentiment de la communauté sur sa terre. Mais lui, il n'est pas soumis à un cahier de charge. Il est soumis aux engagements avec son tuteur. Lui, il ne paye pas de taxes, il n'est pas contrôlé et il travaille comme il veut sans suivre les bonnes pratiques. Or, l’exploitant minier légal, à la fin de son activité a un engagement de refermer toutes les excavations qu'il aura faites. Donc, d'où la réhabilitation des sites.
Et donc, pour ceux qui disent que l'industriel est mieux que le semi-industriel, je dis : faux.

Nous, Eburnie Goldfield, en tant qu’entité semi-industrielle, nous avons dix (10) autorisations. Nous avons investi plus de 400 millions de francs CFA dans les communautés où nous exerçons, comparé à une grande mine industrielle qui a un permis et qui occupe l'espace de l'État à hauteur de plus de 230 ou 300 km carrés et qui investit moins de 100 millions FCFA sur la même période.
Nous contribuons fortement à des initiatives sociales et environnementales pour le développement de nos communautés locales. Eburnie Goldfield est bien plus qu'une entreprise minière, nous sommes aujourd'hui un pilier de l'industrie qui s'efforce de résister dans un domaine en constante évolution.
Nos activités d’extraction sont réalisées selon des méthodes maîtrisées et sécurisées, intégrant les normes d’hygiène, de sécurité et d’environnement. Eburnie Gold Fields veille à limiter l’empreinte environnementale de ses opérations et à promouvoir des pratiques responsables tout au long du cycle d’exploitation.
Le traitement des minerais par Eburnie Gold Fields est assuré à travers des procédés conformes aux standards techniques et environnementaux, visant une valorisation optimale des ressources tout en réduisant les impacts sur les milieux naturels. La traçabilité, la qualité et la conformité réglementaire sont au cœur de cette démarche. Nous contribuons fortement à des initiatives sociales et environnementales pour le développement de nos communautés locales.
Donc, une petite mine mieux structurée est mieux qu'une grande mine. La semi-industrielle structurée rapporterait plus d'argent que les grandes mines qui rapportent 10% à l’Etat, après tous les investissements qui ont été fait depuis la recherche jusqu'à la production. Peut-être que le projet sera rentable à partir de la 10è ou de la 15è année. C'est là que l'État va commencer à avoir quelque chose.
Mais tout ce temps-là, l'État gagne quoi ? L'État ne gagne rien. Et encore, elle bénéficie d'une énorme exonération. Ce qui n'est pas le cas pour les petites mines. Où nous sommes suivis, soumis au BC, à la TVA et aussi à la douane, comparées aux grandes mines qui ne paient pas de douane, de TVA. Voilà la réalité.
Donc ce qui peut arranger ou ce qui peut développer l'économie ivoirienne, c'est de mettre l'accent sur les petites mines. Donc là où il y a les clandestins, comment récupérer ces sites clandestins pour les rendre légaux pour que l'État puisse en tirer profit. Voilà la problématique. Voilà l'enjeu du secteur. Aujourd'hui cet or qui fuit, c'est notre or.
Le cas du café et du cacao, par exemple, certaines personnes travaillent de façon clandestine dans les forêts classées, y font des plantations, mais le produit sort, l'Etat prend son droit unique de sortir. L'or appartient à mon pays, donc il faut le capter quelle que soit son origine. La Côte d’Ivoire selon ce qui se dit perd 4.000 milliards de francs CFA par an, mais on peut prendre 2.000 milliards si on accepte d'acheter l'or dit de l’orpaillage clandestin, à partir d’un comptoir.
Si l’Etat achète le cacao à des sites interdits, pourquoi ne le ferait-il pas pour l’or dit clandestin ? On dit illégal parce qu'il n'y a pas de papiers, le clandestin travaille aux yeux et au su de tout le monde. Donc, il faut lui un document pour que ce soit légal, parce que les populations elles-mêmes autorisent l'activité pour récupérer cet argent qui échappe au pays.
Face à la dégradation de l'environnement, que faire ?
Toutes les ressources extractives, comme toutes les ressources de production, ont un impact sur l'environnement. Même le café et le cacao que nous plantons, nous détruisons la forêt, nous brûlons les arbres, nous abattons les arbres. Maintenant, pour ce qui concerne l'activité d'exploitation minière, quand l’opérateur minier finit de travailler, dans son cahier de charges, un plan de réhabilitation et d'aménagement du site est prévu.
Il doit fermer tous les trous, il doit planter les ressources qui ont été trouvées au départ, et reconstituer l'état initial de l’écosystème. Il a la possibilité aussi de s'accorder avec le propriétaire terrien pour voir quel type de réhabilitation il peut faire. Donc il y a une différence nette entre le clandestin et celui qui mène une activité légale. Le clandestin finit, il s'en va, il laisse ses trous, ses excavations. Mais en ce qui concerne l'entreprise, elle a un engagement social. Le clandestin n'a aucun engagement.
Pour les cours d'eau détruites par l'orpaillage illégale, que faut-il comprendre ?
La Côte d'Ivoire est un pays drainé, du nord au sud. Tu ne peux pas trouver un espace en Côte d'Ivoire où il n’y a pas un cours d'eau, où il n’y a pas une rivière. Nous sommes un pays maritime, cela veut dire qu’au niveau du continent, tout ce qui est en haut, du Burkina, du Mali, tout descend pour venir au niveau de la côte. Donc, toutes les activités d'orpaillage qui s’y déroulent descendent vers la Côte.
Au lieu de fouiller le sol, des exploitants vont directement dans l’eau qui a nettoyé le gravier naturellement. Voilà ! Et donc, il faut une commission mixte paritaire entre Etats : la Côte d'Ivoire et tous les pays voisins pour statuer sur l'avenir de ces différentes rivières et de ces fleuves qu’ils ont en partage. Les forces de l’ordre doivent continuer de traquer l’orpaillage fait directement dans les cours d’eau.

Quelles perspectives pour sauver le secteur ?
C’est vrai que nous devons lutter contre l'orpaillage clandestin, mais il faut que l'ivoirien s'approprie cette activité de l'extraction. 100% de l'argent de l’investissement étranger, part à l’étranger. Or les acteurs semi-industriels sont 100% ivoiriens, donc l’argent reste à 100% en Côte d’Ivoire. Il faut accompagner les opérateurs semi-industriels.
Il faut encadrer les acteurs de la petite mine, ceux qui ont une meilleure maîtrise du potentiel géologique, avec pour objectif d'accroître la production. L’État ne nous demande pas de faire la recherche avant l'exploitation. C’est au moment où nous avons notre autorisation qu’on va faire la recherche et l'exploitation.
C'est comme un aveugle qui rentre dans la forêt. Or, les grandes mines ont 10 à 15 ans pour faire de la recherche. Quand la mine est trouvée, c'est là qu'elles viennent exploiter. Donc, il faudra que nous donnions les moyens en accompagnant nos membres, en encourageant les communautés à mettre en place des coopératives dans les villages, en discutant avec l'État dans le cadre de la coopération
Là où il y a des permis de recherche, permettre aux communautés de pouvoir travailler dans la légalité, en tant qu'acteurs miniers. Il y a des Ivoiriens qui n’ont pas de champ de cacao, champ de café, champ de riz. Ils sont nés et mènent l'activité d'extraction de l'or de façon culturelle, traditionnelle. Donc, il faut soutenir les acteurs de la petite mine, qui démontrent une meilleure maîtrise du potentiel géologique, pour le développement de la Côte d’Ivoire à côté de la traque aux clandestins.
H.Makré
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