Fraternité Matin, le quotidien ivoirien proche du gouvernement, a donné l’occasion à la députée de Cocody, l’Honorable Yasmina Ouégnin, en poste depuis 2011, de se prononcer sur l’actualité de la Côte d’Ivoire, en cette année électorale, avec en ligne de mire la présidentielle d’octobre 2025. Après les raisons profondes des crises qui secouent son parti, le PDCI-RDA, depuis des années et cette année encore, la députée de Cocody se penche sur les problèmes de la Nation. 2eme partie et fin de l’interview.
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Plusieurs figures majeures de l’opposition, dont Tidjane Thiam, président du PDCI-RDA, ont été radiées de la liste électorale pour des raisons juridiques ou administratives. Ces exclusions sont perçues par beaucoup comme une manœuvre politique pour verrouiller l’élection. Comment jugez-vous l’équité et la transparence de ce processus ?

Visiblement, l'équité n'est pas une valeur cardinale de ce processus électoral, et la transparence reste pour le moment à rechercher dans une CEI qui manifestement est aux ordres. C'est donc à juste titre que de nombreuses voix, ici comme ailleurs, s'inquiètent de la pauvre qualité de notre démocratie, incapable de passer le test de maturité qui est l'organisation d'élections d’abord transparentes, ensuite équitables et enfin régulières. Pourtant nous savons tous que c'est la crédibilité découlant de ces trois variables qui nous permettra d'éviter de potentiels affrontements, après les crises nées des élections de 2000, 2010 et 2020. Il est encore temps de se ressaisir.
L’opposition réclame depuis longtemps une réforme de la CEI, qu’elle estime trop proche du pouvoir en place. Un rapport de la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples a même recommandé de réorganiser les commissions électorales locales pour garantir leur impartialité. Selon vous, quelles réformes urgentes sont nécessaires pour assurer l’indépendance réelle de la CEI et restaurer la confiance non seulement des acteurs politiques mais également des électeurs ?
Effectivement, cela fait bien longtemps que des réformes sont nécessaires. Je me souviens encore de la plainte contre la CEI que certains collègues Députés et moi-même avions déposée en 2014, devant le Conseil constitutionnel présidé par Feu Francis Wodié. J’estimais déjà que les textes régissant cette institution créeraient une inégalité entre les candidats et une partialité manifeste aux bénéfices du pouvoir. En plus, d’être déboutée par le délibéré, j’ai été vouée aux gémonies. Heureusement, qu’il n’est jamais trop tard pour mener le bon combat, je me réjouie donc que nous soyons maintenant plus nombreux à enfourcher ce cheval de bataille.
Croyez-moi, au-delà des réformes structurelles, le plus important demeure la bonne foi et la confiance réciproques…Tant que les membres de la CEI resteront attentifs aux injonctions du pouvoir ou perçus comme tels, cette commission ne sera pas indépendante et, de ce fait, perdra toute crédibilité dans son fonctionnement et ses délibérations. Les modèles de commissions impartiales et souveraines sont pourtant légions, comme au Sénégal, au Liberia et au Ghana pour nous situer dans le voisinage immédiat. Pourquoi diantre n’arrivons-nous pas à être au diapason de ces standards démocratiques les plus élémentaires ?

L’opposition réclame un audit complet du fichier électoral, une demande rejetée par le pouvoir en place qui invoque un manque de temps. Quels sont les risques concrets posés par un fichier électoral non audité, et comment garantir que tous les citoyens pourront exercer leur droit de vote sans discrimination ?
Nous devons nous accorder sur le fait que le collège électoral doit représenter de la façon la plus juste et précise, l’opinion nationale. Dès lors qu’une partie des acteurs politiques, et non des moindres, estime que le listing électoral est corrompu ou artificiellement constitué, il y a lieu de douter de la validité des consultations auxquelles seraient invitées des personnes qui n'y ont pas droit. La qualité d'électeur est un droit particulier qu’il ne convient pas d'attribuer à tout va.
De même, il importe de prendre toute disposition utile à faire prévaloir ce droit sur toute l’étendue du territoire et permettre ainsi à une grande majorité d'ivoiriens et d’ivoiriennes de se prononcer sur les choix à opérer dans les mandats du personnel politique, pour le présent et l’avenir de notre nation.
Le gouvernement et la CEI opposent une fin de non-recevoir aux demandes de dialogue politique et de révision du fichier électoral. Dans un contexte où la violence électorale a marqué le passé récent de notre pays (comme en 2010-2011 et 2020), comment éviter une nouvelle flambée de violence, et quel rôle, la communauté internationale devrait jouer pour faciliter un dialogue inclusif ?
Il est bien dommage que nous ayons continuellement recours à la Communauté internationale. C'est certainement la preuve que nous ne sommes pas encore à un niveau de maturité démocratique ; notre salut ne viendra pas de l’extérieur, et il est utopique de l’espérer. Cela dit, il n’est pas encore tard pour nous ressaisir en empruntant le chemin de sagesse qui voudrait que nous ayons des organes et des procédures électorales aux normes de notre époque. Il y a 25 ans déjà, nous avions des élections dites « calamiteuses » parce que certains en ont été exclus ; il y a 15 ans, nous avons connu une triste crise postélectorale parce que deux organes ont publié des résultats différents ; plus près de nous, il y a 5 ans nous avons connu un contexte de violences parce que la Constitution n'a pas été respectée. Aujourd'hui encore, les principales figures de l'opposition ivoirienne sont empêchées d'offrir une alternative crédible aux citoyens. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, je voudrais, comme bien d'autres l'ont fait, lancer l'alerte pour un sursaut national, afin de préserver la paix sociale et la stabilité de notre pays. Il n'y a pas de secret, il faut impérativement ouvrir le scrutin et l'encadrer avec une commission authentiquement indépendante et crédible, qui saura administrer des procédures justes et transparentes. Par acquis de conscience, je me dois d’ailleurs, d’inviter tous mes concitoyens, à s’imprégner de nos textes fondateurs et légaux, que sont entre autres, la Constitution, le Code électoral et le Code de la Nationalité, cela sera fort utile. Même si ces textes nécessitent, à mon sens, un toilettage ou une révision complète dans bien des cas, en attendant, ils nous régissent.
Un climat d’inquiétude semblable à celui des crises électorales précédentes s’installe dans le pays, avec, en toile de fond, une polarisation politique évidente. Quelles mesures concrètes devraient être prises dès maintenant pour protéger les libertés fondamentales, garantir la sécurité des citoyens et éviter surtout que le scrutin d’octobre prochain ne soit source de division ?

Vous évoquez à juste titre l’atmosphère qui prévaut en cette année électorale, c’est donc l’occasion pour moi de réitérer mon appel, adressé au Peuple de Côte d’Ivoire, le 07 août dernier. En effet, la commémoration de l’accession à l’Indépendance m’a permis d’exhorter mes concitoyens à renouer avec l'esprit de dialogue, de tolérance et de respect mutuel qui fondent le ciment de notre unité nationale.
Il importe que tous, nous préparions ces joutes électorales dans la sérénité et le strict respect des institutions et des règles démocratiques, afin que par notre sagesse collective, l’avenir de la Côte d'Ivoire, la stabilité dont nous avons tant besoin pour prospérer et le bien-être de nos enfants soient rendus possibles
Chaque habitant de ce pays est tenu de s’engager résolument sur la voie d'une campagne apaisée. Pour ce faire, il ne doit pas se laisser instrumentaliser par les discours de haine et s’associer aux actions susceptibles d’attiser les peurs et d’entretenir les crispations sociales.
La CEI a annoncé la date des prochaines élections législatives. Que pensez-vous du fait que celles-ci aient été rapprochées ? Et êtes vous prêtes à affronter les électeurs de Cocody à cette date ?
A dire vrai, il semblait acquis que la convocation du collège électoral pour les législatives, se ferait dans la foulée de l’élection présidentielle. Cela se murmurait depuis plusieurs mois. Est-ce pour autant pertinent d’organiser ce scrutin en cette période de fin d’année ? Avec une liste électorale toujours contestée, un découpage électoral arbitraire, une CEI encore à la recherche de son indépendance ? Telles sont les interrogations qui sont miennes, pour lesquelles les réponses sont partagées. En ce qui concerne les prochaines législatives, comme d’habitude, j’aviserai en temps et en heures, après avoir sainement apprécié le contexte et discuter avec certains partenaires politiques et mes bases militantes.

Dans vos différentes prises de parole, vous évoquez régulièrement des changements profonds dans un avenir proche. Devrait-on comprendre que vous envisagez vous-même une candidature à une future élection Présidentielle ?
Mais bien évidemment de nombreux changements sont attendus pour une Côte d’Ivoire plus rayonnante, plus unie et plus prospère. Je reste persuadée que les dynamiques actuelles provoqueront un renouvellement non seulement du personnel politique mais également des offres de gouvernance. En ce qui concerne une éventuelle candidature à la présidentielle, je voudrais rappeler que servir mon pays reste pour moi un sacerdoce qui ne s’exécute pas forcément et exclusivement au titre d’un mandat électif, fusse-t-il à la Magistrature Suprême. On peut, et doit, être utile à la Nation, en tout lieu et en toute occasion, quelles que soient les responsabilités que nous assumons. Pour ma part, je tire grande satisfaction à œuvrer au bien-être de nos braves populations, chaque fois que ce devoir m’appelle.
GRO avec FratMat du vendredi 5 septembre 2025
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