Comme un lézard géant qui bâtit avec ses mains et détruit avec sa queue, le Rhdp recrute et sanctionne. Historiquement ironique.


Il y a une phrase qui circule depuis quelques jours dans les cercles politiques ivoiriens et qui mérite qu'on s'y arrête. Un cadre du RHDP, prenant la parole devant des jeunes militants du district, a dit ceci : "Le parti au pouvoir reproduit en 2026 le mécanisme d'exclusion qui a engendré sa propre création 30 ans plus tôt."

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Ce n'est pas un opposant qui parle. Ce n'est pas le PPA-CI, ce n'est pas le PDCI. C'est quelqu'un de l'intérieur. Et quand quelqu'un de l'intérieur dit une chose pareille, ça mérite qu'on l'entende sérieusement.
Revenons à 1994. Le RDR naît d'une fracture. Des militants, des cadres, des figures importantes du PDCI estiment qu'ils ne sont pas entendus, que les décisions se prennent sans eux, que le système favorise certains au détriment d'autres. Ils partent. Ils fondent autre chose. L'histoire retiendra que cette rupture a façonné le paysage politique ivoirien pour les trente années suivantes. Le RHDP qui gouverne aujourd'hui est l'héritier direct de ce mouvement né de l'exclusion.
Trente ans plus tard, la décision du 31 mars 2026 portant sanctions contre des militants ayant présenté leur candidature aux législatives sans investiture du parti a réveillé exactement ces mémoires. Des dizaines de noms sur des listes. Des secrétaires départementaux, des coordonnateurs régionaux, des militants de base sanctionnés par décision du Directoire, sans procédure contradictoire documentée, sans que les textes du parti aient été rendus publics pour permettre à chacun de vérifier la légitimité de ce qui lui est reproché.
La candidature indépendante est-elle vraiment une trahison idéologique ? Se présenter à une élection est un droit constitutionnel. Ce n'est pas un ralliement à l'adversaire. Ce n'est pas une violation des valeurs fondatrices du mouvement houphouëtiste. C'est un acte civique individuel que des militants ont posé, parfois parce qu'ils se sentaient ignorés dans le processus d'investiture, parfois parce qu'ils estimaient que leur circonscription méritait mieux que le candidat désigné. Ces motivations ne justifient pas nécessairement la désobéissance partisane. Mais elles méritent d'être entendues avant que la sentence ne soit prononcée.
Ce qui inquiète dans cette affaire, c'est moins la sanction elle-même que la méthode. Le RHDP est le premier parti de Côte d'Ivoire. Il a gouverné le pays dans une période de reconstruction remarquable. Son bilan économique est réel, défendable, et défendu. Mais un grand parti qui gère ses tensions internes par des listes administratives produites en chambre, sans transparence sur les textes qui les fondent, sans procédure qui permette aux sanctionnés de se défendre, prend le risque de creuser exactement le type de rancœur qui, en 1994, a fracturé le camp houphouëtiste.
Il y a quelque chose d'historiquement ironique dans le fait que le RHDP lance simultanément une campagne de recrutement massif et une vague de sanctions. On cherche de nouveaux militants d'un côté pendant qu'on exclut les anciens de l'autre. La question que personne ne pose officiellement est pourtant simple : où sont passés ceux qui, depuis 1994, ont porté ce projet à bout de bras dans les villages et les quartiers ? Certains de leurs noms figurent peut-être sur les listes du 31 mars.
La mémoire d'un parti est son bien le plus précieux. Le RHDP a une histoire. Cette histoire lui impose des obligations, dont celle de ne jamais oublier pourquoi il existe.

Nikiéma Emmanuel S. (Correspondance particulière)