Dans un contexte politique marqué par des défis internes au sein du Parti démocratique de Côte d’Ivoire – Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), des procédures judiciaires visant sa direction et un débat permanent sur l’avenir de l’opposition, nous avons rencontré l’Honorable Yao Koffi Jean Paul, Vice-Président du PDCI-RDA, un cadre engagé du parti qui a décidé de rompre avec le silence.
Alors que le PDCI-RDA célèbre ses 80 ans et que les questions d’unité, de légitimité et de reconquête occupent le devant de la scène, notre interlocuteur livre une analyse sans détour. Il défend la légitimité du président Tidjane Thiam, appelle à l’unité, rejette les tentatives de division et esquisse les priorités du parti sur des sujets majeurs : alliances, jeunesse, femmes, économie et orpaillage.
Une parole claire, assumée et résolument tournée vers la défense de la cause du PDCI-RDA. Entretien.

Le PDCI-RDA traverse une période de tensions internes. Certains militants réclament un nouveau congrès et la démission de Tidjane Thiam. Quelle est votre position ?
Il n’y a pas de tensions au sein du PDCI-RDA, et il n’y en aura pas tant que les Doyens demeureront actifs pour préserver l’héritage que nous ont légué Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié et les pionniers du parti.
Ce que certains présentent comme des tensions ne sont en réalité que des défis à relever. Confondre les deux relève d’un abus de langage destiné à manipuler l’opinion.
Le PDCI-RDA n’est ni un parti naissant ni un simple enjeu de pouvoir. Il est l’héritier direct de la lutte pour l’indépendance et de la construction de la Côte d’Ivoire moderne.
Tidjane Thiam, successeur d’Henri Konan Bédié, a été élu démocratiquement lors du 9ᵉ congrès extraordinaire. Remettre en cause cette légitimité, c’est affaiblir le parti et servir ceux qui rêvent de sa disparition.
Nous le disons clairement : le président Thiam reste notre président. L’unité n’est pas une option, c’est une exigence de survie et de reconquête.
Tidjane Thiam est hors du pays depuis longtemps. N’est-ce pas un handicap majeur pour le parti ?
Ce n’est pas un choix de confort, mais une question de sécurité. Lorsqu’on fait comprendre à un leader d’opposition que sa sécurité ne peut être garantie en cas de retour, il est légitime d’exiger des garanties claires.
Nous appelons au dialogue politique afin de créer les conditions d’un retour serein et digne. En attendant, le parti continue de fonctionner normalement. L’absence physique ne signifie ni l’absence de direction ni l’absence de vision.
Nous maintenons notre exigence d’un dialogue inclusif de tous les fils du pays.
Comment analysez-vous les résultats des élections législatives de 2025 ?
Nous devons avoir le courage de la lucidité. Nous avons perdu des sièges, y compris dans certains de nos bastions historiques. Ce n’est pas une fatalité, mais le résultat de nos propres insuffisances : organisation, discipline et, parfois, cohésion.
Le PDCI-RDA a toujours su se relever. Nous n’avons pas besoin d’alliances de circonstances pour corriger nos erreurs. Nous disposons des militants, des cadres et de l’histoire.
Ce qu’il nous faut désormais, c’est plus de rigueur, plus d’unité et un travail de terrain plus soutenu.
Justement, sur la question des alliances… Faut-il s’allier pour reconquérir le pouvoir ?
Le PDCI-RDA n’a jamais refusé le dialogue ni les convergences utiles. Cependant, une alliance ne doit jamais se transformer en dissolution de notre identité.
Nous pouvons discuter avec d’autres forces démocratiques autour d’objectifs clairs : la refonte du système électoral, le respect de l’État de droit, la justice et l’alternance.
En revanche, nous refusons toute alliance qui ferait de nous une simple force d’appoint. Le PDCI-RDA doit rester le PDCI-RDA : un grand parti national, autonome, respecté et capable de porter seul un projet de société.
La Commission électorale indépendante a été dissoute. Quelle est votre position sur le futur organe électoral ?
Nous avons demandé un équilibre au sein des organes de la CEI. Si la dissolution peut permettre de recréer un nouvel outil de gestion véritablement indépendant, crédible et accepté par toutes les forces politiques, pourquoi pas ? Sans dialogue inclusif, sans révision consensuelle des listes électorales et sans garanties d’équité, nous irons vers de nouvelles contestations. La Côte d’Ivoire mérite un système électoral digne de sa démocratie.
Quel rôle doit jouer la jeunesse dans le renouveau du PDCI-RDA ?
La jeunesse n’est pas l’avenir du parti. Elle est son présent. Trop longtemps, on a parlé des jeunes sans les écouter vraiment. Nous devons leur ouvrir réellement les responsabilités, leur faire confiance et les former. Un parti qui n’intègre pas massivement sa jeunesse est un parti qui se condamne à vieillir. Le PDCI-RDA doit devenir le parti où les jeunes militants trouvent un espace d’expression, de formation et d’ascension. C’est une condition non négociable de notre reconquête, et je crois que le président du parti s’y attelle sérieusement.
Et les femmes ?
Les femmes ont toujours été le socle silencieux mais déterminant du PDCI-RDA. Aujourd’hui, ce rôle doit devenir visible et institutionnel. Nous devons augmenter significativement leur présence dans les instances dirigeantes, dans les investitures et dans la prise de décision. Un parti qui sous-utilise la moitié de ses forces humaines se prive volontairement de puissance. L’égalité n’est pas une concession. C’est une stratégie de victoire. Nous avons des femmes politiquement mûres et capables d’assumer des responsabilités importantes. Il faut renforcer significativement leur présence et leur accession à toutes les sphères de décision du parti.
Sur le plan économique, quelle est votre lecture de la situation nationale ?
La croissance affichée ne doit pas masquer les réalités vécues par les populations. Le coût de la vie reste élevé, le chômage des jeunes est préoccupant et les inégalités se creusent. Le PDCI-RDA plaide pour une économie au service du plus grand nombre : soutien réel à l’agriculture, industrialisation locale, valorisation de nos ressources et protection du pouvoir d’achat. La prospérité ne se mesure pas seulement aux chiffres macroéconomiques. Elle se mesure à la dignité quotidienne des Ivoiriens.
L’orpaillage clandestin pose de graves problèmes environnementaux et sécuritaires. Quelle est votre position ?
L’orpaillage clandestin est devenu une véritable plaie nationale. Il détruit les terres agricoles, pollue les cours d’eau, alimente des circuits de criminalité et met en danger des milliers de jeunes. L’État doit exercer pleinement sa souveraineté sur cette ressource. Il faut à la fois réprimer fermement les réseaux illégaux et offrir des alternatives économiques viables aux populations concernées. On ne combat pas durablement l’orpaillage clandestin par la seule répression. Il faut aussi de la justice sociale et des opportunités.
Le problème est plus profond qu’on ne le dit. Il résulte d’une mauvaise gouvernance qu’on refuse d’évoquer. On constate d’abord la déstructuration de l’école ivoirienne. S’y ajoute un manque de vision claire pour l’agriculture ivoirienne, avec une relève paysanne non anticipée et une formation insuffisante du milieu rural. Enfin, la décentralisation reste non aboutie : les transferts de compétences entre les collectivités et l’État en sont encore au stade de projet ; les budgets des collectivités mettent davantage l’accent sur les infrastructures et, lorsque celles-ci existent, l’accompagnement de l’État fait défaut, comme on le voit avec la création de collèges de proximité sans enseignants.
Pour lutter efficacement contre l’orpaillage, il faut créer les conditions d’insertion des jeunes qui leur permettent de gagner de l’argent sans être obligés de descendre sous terre. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, la bataille sera difficile à gagner. Je suis docteur en agronomie tropicale et, tant qu’on n’aura pas créé les conditions pour que l’exploitation de la terre rapporte autant que le sous-sol, la bataille sera perdue.
On menace les parents qui donnent les terres. Cet or était là depuis longtemps. Mais on n’y touchait pas parce que le cacao et le café se vendaient bien, payés cash au prix fixé. Le paysan vivait correctement. Au Nord, on faisait du coton. Ensuite on a introduit l’anacardier, mais la noix de cajou se vend mal. De quoi les populations peuvent-elles vivre aujourd’hui ?
On a fait venir des mains-d’œuvre armées pour une rébellion. Certains ont trouvé place dans l’armée régulière. Le reste s’est reconverti en orpailleurs. C’est la conjugaison de toutes ces incohérences qui donne le résultat que nous déplorons aujourd’hui.
Que représente pour vous la célébration des 80 ans du PDCI-RDA ?
C’est bien plus qu’un anniversaire. C’est un rappel que ce parti est l’héritier direct de la lutte pour l’indépendance et de la construction de la nation. À 80 ans, le PDCI-RDA n’est pas un parti fatigué. C’est un parti qui doit se régénérer dans la fidélité à ses valeurs fondatrices : paix, dialogue, justice et travail. Nous ne célébrons pas le passé pour y rester. Nous le célébrons pour mieux préparer la reconquête.
Je salue à cet égard le travail colossal du Secrétaire Exécutif en chef, Yapo Calice, qui parcourt actuellement toutes les contrées pour remobiliser les militants.
Quel message final adressez-vous aux militants et aux Ivoiriens ?
Aux militants, je dis : restez debout, restez unis, restez disciplinés. Ne cédez ni au découragement ni aux sirènes de la division.
Aux Ivoiriens, je dis : le PDCI-RDA reste une force essentielle pour l’équilibre démocratique de notre pays. Nous ne demandons pas la charité. Nous demandons le respect des règles, la justice et le droit à l’alternance.
L’histoire du PDCI-RDA n’est pas terminée. Elle s’écrit encore. Et elle s’écrira dans la dignité et dans la victoire si nous restons fidèles à nous-mêmes.
Cette interview dresse le portrait d’un PDCI-RDA déterminé à défendre son identité, sa direction et son projet. Entre appel à l’unité, exigence de dialogue et volonté de reconquête, le discours reste marqué par une ligne claire : le parti refuse de se laisser diviser et revendique sa place comme force politique majeure.
Dans un paysage politique ivoirien encore marqué par les séquelles des dernières élections et les débats sur les institutions électorales, cette parole engagée rappelle que l’opposition entend rester actrice, et non spectatrice, de l’avenir national.
CKL
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