Zone portuaire, au cœur de la mafia: De graves abus de pouvoir sur les Dockers… «J’ai été enlevé par la police scientifique…» (témoignages)

Zone portuaire, au cœur de la mafia: De graves abus de pouvoir sur les Dockers… «J’ai été enlevé par la police scientifique…» (témoignages)

« Il faut que vous me promettiez de taire mon nom. C’est un milieu dans lequel un simple soupçon peut vous empêcher de travailler, voire vous faire agresser ». À l’image de beaucoup d’autres qui ont choisi de prendre la parole pour dénoncer leur situation, les dockers qui s’expriment dans ce dossier ont souhaité parler sous le sceau de l’anonymat.
La faute selon eux, aux pratiques d’un syndicat tout-puissant, le Cndd pour Collectif national des dockers de Côte d’Ivoire pour la défense de leurs droits. Un syndicat qui installerait un climat délétère au port. Créé en 2008 et ayant raflé près de 86 % des voix lors des élections des délégués du personnel de 2009, il s’est imposé sans partage depuis la fin de la crise postélectorale de 2010-2011.
« Les travailleurs qui sont au moins 7 000, vivent terrorisés au port ; personne ne peut élever la voix», assure Carlos Kobena, secrétaire général du syndicat national des dockers de C.I (Synado-ci). Son syndicat est membre d’une fédération de quatre syndicats, le Gsdr (Groupement des syndicats dockers pour le renouveau) dont l’Unado-ci (Union nationale des dockers de Côte d’Ivoire) du secrétaire général Lanssina Dioulatié Koné, est également membre. Un docker approché dans le cadre de cette enquête parle « d’une tyrannie au port qui étrangle tous les dockers ».
En septembre 2016, sous l’impulsion du Cndd, une fédération de syndicats est créée : la Fédération nationale des dockers de Côte d’Ivoire (Fenad-CI). Un mouvement encouragé par le directeur du Bmod (Bureau de la main-d’oeuvre dockers), Mohamed Mourad. Le Bmod est le préposé commun du SEMPA (Syndicat des entreprises manutentionnaires de ports d’Abidjan), organisme qui a le monopole de la gestion des dockers en Côte d’Ivoire. Le rôle du Bureau est de gérer leurs salaires et embauches.
« Au début, nous étions pour, nous n’avons pas vu le piège. M. Mourad ne peut pas contrôler tous les syndicats mais une fédération, c’est plus facile », selon Carlos Kobena.
Les deux syndicats, l’Unadoci de Lansina Dioulatié Koné et le Synadoci de Carlos Kobena décident alors de suspendre leur participation fin septembre 2017 : « On s’est rendu compte que c’était la même mainmise du CNDD, qu’il n’y avait aucun changement. Quand nous nous retirons, nous avons été mis en ostracisme, stressés et harcelés, jusqu’à ce qu’on nous arrache à nos postes. »
Les deux représentants syndicaux et leurs membres font désormais l’objet de brimades. Leur « licenciement» est d’autant plus compliqué à dénoncer du fait du statut particulier de journalier des dockers. Ils estiment à une soixantaine, leurs membres empêchés d’aller au port. «Nous étions plus proches d’une centaine avant mais certains sont venus demander pardon. Ils ont une famille à nourrir, ce n’est pas facile», explique Carlos Kobena.
De fait, « toute personne qui critique les membres ou la gestion du Cndd est inquiétée et empêchée de travailler et plus encore d’avoir toute promotion » abonde le représentant syndical.
« Pour vous faire sortir du port, c’est simple, on n’utilise pas de stylo pour te rayer d’une liste. On t’agresse simplement ou on t’intimide et on t’interdit du port », témoigne un docker. « Il n’y a pas de passage par une commission d’attribution et de retrait de la carte docker. Rien n’est fait dans les règles » renchérit Carlos Kobena. Ce qui fait dire aux nombreux travailleurs rencontrés que le milieu est « une jungle ».
Lanssina Dioulatié Koné en a fait l’amère expérience. C’était le 4 janvier 2016. Il dit avoir été victime d’une expédition punitive commanditée par Bangaly Kamara, officiellement secrétaire général adjoint du Cndd mais que beaucoup accusent d’être, en outre, un chef de milice redoutable.
«J’avais appris la veille que Bangaly recrutait des loubards au grand carrefour de Koumassi. J’avais appelé Guéhi Adehi Ka Pliké, secrétaire général du Cndd et M. Mourad notamment qui m’avaient rassuré. Le lendemain je me suis donc rendu à mon poste à Athena Shipping avec un autre encadreur (statut privilégié des dockers payés chaque quinzaine), vers 6 h 40. Entre les entrepôts 3 et 4, huit gros bras me disent que je ne passe pas sur instruction de Kamara Bangaly. L’encadreur qui est avec moi me demande de nous retirer. Alors que nous le faisons, je veux passer un appel. Ils pensent que je veux prévenir la police. Ils ont alors commencé à me lyncher avec des bois de palettes en disant que Kamara Bangaly leur a demandé de me tuer».
Au sol, laissé pour mort, il sera transféré à l’hôpital où il reprendra connaissance et passera 24 h.
D’autres sources syndicales et dockers font état de brimades ainsi que de graves cas d’agression, des attaques à domicile ainsi que des arrestations suspectes sans le moindre justificatif.
Carlos Kobena évoque une descente chez lui le matin du 30 au 31 juillet 2018. « J’ai été enlevé par la police scientifique section DITT (Direction de l’information et des traces technologiques). Ils font un guet-apens chez moi à partir de 4 h du matin quand Madame part, à 8 h du matin, 7 policiers arrivent. Ils cassent tout à la maison devant les enfants en larmes, j’ai été blessé au doigt. Ils récupèrent mon matériel informatique censé prouver que j’insulte Mohamed Mourad sur internet. Je n’ai jamais vu la plainte. Ils ne voulaient pas me la montrer, ils m’ont dit que les documents que l’on montre, cela n’existe que dans les films. Ils m’emmènent dans leurs locaux et ne me libéreront qu’à 20 h . Ils m’interrogeront sur des questions auxquelles j’avais déjà répondues lors d’une convocation en avril».
Au port, la journée, une manifestation d’une dizaine de leurs sympathisants est arrêtée par des membres du Cndd. Une rixe éclatera qui finira par des blessés de part et d’autre selon Carlos Kobena. Ce dernier sera finalement libéré à 20 h , ultimatum rentre en action dans le port (à enlever), j’ai dû me rendre là-bas pour mettre là-bas le lendemain vers 6 h pour calmer le jeu » témoigne-t-il. «…On devait au départ m’envoyer devant le procureur puis à la Maca mais la mobilisation m’a sauvé » conclut le syndicaliste.
En novembre 2017, après une réunion, le 17 avec le ministre des transports, Dioulatié Koné et Carlos Kobena se rendent au port le 22 du même mois pour rendre compte aux dockers et à leurs militants. Dioulatié Koné ne pouvait plus se rendre là-bas depuis son agression. « Devant le ministre, on avait dénoncé la violence, demandé des efforts pour assainir le milieu et également d’aller aux élections. On pensait que le message d’apaisement qu’il avait donné était rentré dans les oreilles mais nous avons dû être exfiltrés parce que des membres du Cndd voulaient s’en prendre à nous. Des dockers se sont interposés pour nous exfiltrer ».

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Un fonctionnement mafieux
Interrogés sur ses agressions et l’existence d’une milice au sein du CNDD, les membres de la Fenad-ci, par l’intermédiaire de Pierre Aklegbou Guigréhi assure que « les entreprises ont simplement recruté des dockers pour la sûreté des cargaisons du fait d’une recrudescence de vols ».
Ils dénoncent également le comportement supposé des membres du GSDR :« Ils viennent empêcher les gens de travailler. Ils viennent au hall d’embauche pour arrêter le processus » selon Bangaly Kamara, secrétaire général adjoint du CNDD.
C’est ainsi également qu’ « en insultant les gens sur les réseaux sociaux en dénigrant, ils s’excluent d’eux-mêmes et énervent les dockers. » poursuit Pierre Guigréhi.
« Ce sont des gens qui sont jaloux de notre réussite. Il faut le dire, » assume Bangaly Kamara.
Sur la présence d’une milice au Cndd, Mohamed Mourad « s’inscrit en faux ». « Il y a la police, la gendarmerie, vous n’avez qu’à vous y référer » assure-t-il.
Néanmoins selon le témoignage d’un des membres de cette milice, qui s’est retiré depuis peu, des gens ont bien été recrutés avec un but tout autre que celui des forces de l’ordre citées plus haut.
« Avant je travaillais dans la sécurité, on m’a mis au sein du Cndd pour venir frapper les dockers à partir de 2010-2011. On a fait ce qu’on nous demandait, beaucoup de loubards ont été enrôlés. La presse parlait, alors le DG s’est pressé pour nous donner des cartes de docker », précise le loubard qui préfère rester anonyme.
Ce dernier décrit un fonctionnement qu’il qualifie lui-même de «mafieux»: «C’est simple, tu parles mal du CNDD on te frappe. Tu demandes des élections des délégués du personnel, on te mate. La deuxième quinzaine du mois, les chefs dont Kamara Bangaly en particulier ont des primes. Ils peuvent prendre des prêts importants. Ils roulent dans de grosses voitures. Eux et nous on n’est pas même chose ». « Si tu n’es pas avec eux, tu es forcément contre eux » résume un docker.
«On devait également faire du chantage aux entreprises pour avoir de l’argent. Si elles ne sont pas d’accord, on menace de faire du bruit et d’alerter la presse, en disant que l’on maltraite les dockers. Souvent, cela n’arrange pas les entreprises qui préfèrent payer», poursuit-il.
Il corrobore également la version des syndicalistes qui ne peuvent accéder (changer) aux postes à responsabilités du fait d’un favoritisme lié à la proximité par rapport au CNDD. « Cela fait que des gens qui ne savent pas lire, écrire, ou parler sont des chefs de quai (l’un des postes les plus importants dans la hiérarchie docker N.D.L.R). Normalement on doit faire l’académie pour cela (Académie régionale des sciences et techniques de la mer de Yopougon N.D.L.R) »
« Il y a la presse qui vient souvent faire des interviews, détaille l’ancien milicien, mais le docker ne peut pas parler. Il est obligé de dire que le Sempa nous aide bien, le syndicat travaille, tout le monde est bien payé. Si tu dis autre chose, on va te frapper et puis ça va aller où ? ».
Ce dernier pointe le rôle de Mohamed Mourad dans cette milice : «Si tu fais du bruit, que tu lui dis que tu as plus de force que les autres et qu’ils gagnent plus, Mourad va te donner 50 000 francs peut-être et puis tu vas te taire. C’est lui qui tient la vie des dockers en main, il peut décider de ce que tu seras demain. Ça fait mal mais on est dedans. ».
Une milice dont il n’est pas facile de partir : « J’ai quitté le milieu mais sans bruit, si tu fais du bruit, ils vont venir te bastonner » indique t-il avant d’exprimer ses difficultés sociales « C’est compliqué parce que dans la famille, quand tu travailles au port, on pense que tu as de l’argent quand il y a un souci dans la famille. Ils ne réfléchissent pas, tu es au port, ça va forcément pour toi. »
Dans ce contexte, lorsque Mohamed Mourad clame : « Ils n’ont qu’à se rapprocher du service d’exploitation et ils vont travailler. ». Il est compréhensible que le message ne passe pas.
« On veut bien revenir au port mais si c’est pour aller à l’abattoir, nous ne sommes pas bêtes » répond Carlos Kobena.
Guerre de chiffres et coups d’Etat syndicaux
La Fenad-ci dont Guehi Adehi Ka Pliké est secrétaire général national estime en revanche faire quasiment l’unanimité au port. Pierre Aklegbou Guigrehi, du Collectif national des dockers et transits pour la défense de leur droit (syndicat au sein de la Fenad-CI) s’en fait le porte-parole.
Il en veut pour preuve : « Parmi les 24 syndicats qui existent entre Abidjan et San Pedro, 22 sont à la Fenad-CI, nous faisons presque l’unanimité. Ceux qui veulent déstabiliser notre mouvement ne pèsent rien. Officieusement, nous avons 15 syndicats qui soutiennent le GSDR, rétorque Carlos Kobena. Seulement, ils ne peuvent pas l’afficher ouvertement de peur de représailles».
Surtout, les chiffres affichés cacheraient une réalité beaucoup plus nuancée. Si la Fenad-Ci peut aujourd’hui revendiquer 22 syndicats sur 24, c’est au prix d’arrangements réglementaires étonnants dans le cas de certains syndicats.
En effet au niveau du Synadoc-CI par exemple, de Carlos Kobena, l’actuel secrétaire général Arthur Thierry Toh Bi serait installé sans être dans son droit.
« Dès que nous avons appris qu’ en tant que secrétaire adjoint et accompagné de Jean-Baptiste Kouman Koffi, deuxième secrétaire adjoint, il avait assisté à une réunion avec le DG sans notre aval, nous les avons convoqués pour une réunion d’explication le 13 octobre 2017 » raconte le syndicaliste.
Le secrétaire général décide alors de le suspendre le lendemain et envoie un courrier au bureau de Bmod de Mohamed Mourad. La course contre la montre s’engage.
« C’est là que Mourad trouve l’occasion, en lien avec le Cndd, pour tenter de me renverser. Il donne les moyens financiers à un huissier, maître Kouadio pour essayer de faire changer les statuts. Il y aurait eu une assemblée générale fictive, faite le 13 octobre alors même que nous étions ensemble avec Toh Bi Thierry. Lors de celle-ci, les membres du bureau qui étaient plus de 25 ne sont pas présents et on décide de me démettre sans même me convoquer. C’est une assemblée illégale, il y a vice de forme. D’ailleurs, Toh Bi a reçu un récépissé sur lequel est écrit Secrétaire général par intérim. Ce qui n’est pas possible pour un récépissé, preuve qu’il y a eu manigance ».
Selon le document dont l’Eléphant a pu obtenir copie, l’huissier en question serait affilié au cabinet d’Edmond Abou Agah, huissier près le tribunal de première instance et la cour d’appel d’Abidjan Plateau.
Carlos Kobena assure qu’un processus est en cours à la direction des transports et de la mobilité urbaine du district d’Abidjan sur cette procédure qui ne serait pas réglementaire.
Selon un document que le pachyderme a pu consulter, Arthur Toh Bi et Jean-Baptiste Kouman auraient en revanche été démis de leur fonction lors d’une assemblée régulière le samedi 28 octobre.
Dans les faits néanmoins, Carlos Kobenan étant interdit d’accès au port depuis novembre 2017 et son exfiltration, Arthur Toh Bi gère les affaires même si Carlos Kobena le considère comme « une marionnette du DG et du CNDD ».
Au sein de l’Unado-ci le même coup de force aurait eu lieu. Selon une source proche du CNDD « Début 2016, leur syndicat n’existait pas. Quand ils ont déposé leur statut, cela n’a pas plus au D.G qui a rapidement voulu créer une dissidence. Il a alors approché Mamery Sanogo et Abdoulaye Cissé pour prendre la place de Lanssina Dioulatié Koné ».
Selon la même source, une assemblée générale extraordinaire aurait été organisée dès la réception du courrier portant création du syndicat « avec de nombreux jeunes non issus du syndicat ». Une assemblée illégale qui expliquerait que Mamery Sanogo n’aurait, pour l’heure, pas de récépissé attestant de sa position au sein du syndicat. Mais du fait de sa proximité avec le CNDD, il est également à la tête du syndicat sur le terrain.
« On leur a dit qu’ils devaient aller au tribunal pour changer les statuts. Chose qu’ils n’ont pas faite » résume Carlos Kobena.
Les manœuvres de la direction ne s’arrêtent pas là puisque le même schéma a été appliqué pour un autre syndicat et pas n’importe lequel…le Cndd !
Depuis la crise, son président, Jean Landry Ayékoué est persona non grata dans le port. Pourtant élu, il ne serait plus dans les bonnes grâces du directeur du Bmod. Mohamed Mourad qui ( a enlevé) aurait choisi Guehi Adehi Ka Pliké pour lui succéder et Bangaly Kamara en tant qu’adjoint, le tout sans la moindre démarche syndicale. Encore un tour de force pour gérer ses activités.
Certains membres de son bureau ont été réintégrés depuis début 2016 en échange dit-on d’un silence radio syndical, mais pas Jean Landry Ayékoué. « Ils ne peuvent pas, explique Carlos Kobena. Ils savent que s’il revient, ce sera très compliqué pour eux au port ». Selon le secrétaire général : « On dit que maintenant on lui donne 200 000 francs par mois, il ne vient pas mais cela lui permet de faire vivre sa famille. En échange il ne doit pas faire de vagues. Ils le tiennent à la gorge, ils ont sa carte docker ».
Autant d’éléments et de manœuvres qui plaident pour une alliance entre cette branche du Cndd et Mohamed Mourad. « En somme, il y aurait un pacte qui les lie, en échange d’un blanc seing sur ses activités, le syndicat lui permet de garder son poste très lucratif jusqu’à la retraite. Il a survécu au changement de pouvoir. Cela veut tout dire » explique une source bien informée au sein du Sempa.

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Absence d’élections depuis 2009
Le fonctionnement syndical des dockers a cela de particulier que le même syndicat est majoritaire depuis 2009 sans que des élections ne soient faites. À ce moment-là, le Cndd avait alors gagné les élections des délégués du personnel, haut la main, avec près de 86 % des voix. Une victoire bien aidée par un coup de pouce de feu Désiré Tagro, alors ministre de l’Intérieur, selon un docker qui y a participé. « En 2009, par une circulaire, il avait écrit que si vous votiez le CNDD, le taux horaire allait augmenter.»
Aujourd’hui, fin 2018, il n’y a toujours pas eu d’élections même si le code du travail arrête qu’elles doivent se tenir tous les deux ans. Néanmoins après la crise postélectorale, un séminaire a eu lieu à Grand-Bassam du 12 au 15 septembre 2012. « À l’époque, c’était important de se rencontrer parce qu’on parlait d’un « match retour » au port après la crise. Nous avons voté une paix sociale pour trois ans renouvelables. Tout le monde paraphe mais le compromis vole en éclat en 2015. » narre Carlos Kobena. La création de la Fenad-ci 21 septembre 2016 avec à sa tête le Cndd tendance Pliké est vu également comme un moyen d’échapper au processus électoral.
À la question de savoir si les élections seront tenues, Mohamed Mourad a une réponse très politique : « Les élections seront faites. Du fait du calendrier politique cela a été compliqué, en plus ce ne sont pas des petites élections. Le problème, c’est que cela peut perturber les chantiers. Cela risque de perturber les activités donc on continue. On accompagne le port. » avant d’ajouter : « Nous irons aux élections si c’est la volonté de tous les acteurs »
Ces acteurs plus ou moins officiels, soit les membres de la Fenad-CI, ont une réponse qui a de quoi surprendre : « La Fenad-Ci a un mandat pour obtenir le décret portant statut des dockers et dockers transits de Côte d’Ivoire. Tout le monde a signé. Nous voulons donc notre décret avant d’aller aux élections » explique Pierre Guigréhi. « C’est la preuve de leur inculture syndicale. Ils n’ont pas reçu de mandat puisqu’ils ne sont pas directement élus » pour Carlos Kobena.

Les intérêts des dockers ou du Sempa ?

Pour expliquer la longévité du Cndd, Guehi Adehi Ka Pliké évoque l’attitude du Cndd « On se bat pour que tout le monde soit à l’aise ». Une affirmation qu’il est possible de mettre en doute au vu de négociations sectorielles du 18 mai 2015 lors desquelles il était présent.
Après une première réunion le 5 mai 2015, selon le P.V sur lequel le pachyderme a baladé sa trompe, Guehi Adehi Ka Pliké avait demandé un taux de revalorisation de 14 % des salaires pour les dockers.
«Il (Guehi Adehi Ka Pliké N.D.L.R) a aussi précisé qu’en interne les négociations se sont poursuivies. Ils se sont donc accordés sur un taux de 4 % en tenant compte des à valoir d’un taux global de 9 % déjà obtenus en 2012 et 2014. Cela porte le taux de revalorisation du baptême de 1998 à 13 %. » indique le document.
Carlos Kobena note néanmoins qu’il y a une erreur, « les augmentations ont été obtenues en 2010 et 2012 et non en 2014 comme indiqué dans le document »
En bref, alors que le secrétaire général du Cndd pouvait négocier jusqu’à 15 % de revalorisation, il s’est contenté, après réunion avec les membres du Sempa, de 4 %. Carlos Kobena tacle : « Ils ont préféré leurs intérêts particuliers à ceux des dockers. Ils ont fait croire aux dockers qu’ils ont obtenu 13 %. Or en juin 2010 par exemple, ils n’étaient pas présents au séminaire de Grand-Bassam et en 2012, l’augmentation de 5 % se faisait en échange d’une augmentation des cadences ».

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En 2015, quand Mourad déracine « le baobab Fadika »

Exemple des liens particuliers qu’entretiennent la branche Pliké/ Bangaly du Cndd avec Mohamed Mourad, les événements de 2015 qui ont eu raison d’un acteur majeur du port : Le Dg du Sempa de l’époque : Issouf Fadika.
Ce dernier fait sortir une note d’information le 17 avril dans laquelle il prend acte « d’une correspondance » entre Mamadou Soro, secrétaire général de la centrale Humanisme, qui selon plusieurs sources syndicales, soutenait la branche de Jean Landry Ayékoué du Cndd, et Mohamed Mourad.
Une missive dans laquelle Mohamed Mourad outrepasserait largement ses attributions en signant notamment en tant que Directeur général du Sempa alors qu’il n’est que le directeur du Bmod.. La note prend la forme d’un rappel à l’ordre. Selon une source bien informée au sein du Sempa : « Mohamed Mourad est au centre de tout chez les dockers et notamment des finances ».
Issouf Fadika note que le courrier du Directeur du Bmod n’a pas fait l’objet d’un aval de sa hiérarchie et laisse entendre qu’il contiendrait également de l’ invective « toujours dommageable eu égard à notre responsabilité et aux enjeux du moment ».
La note fait également état d’un nouvel organigramme et donne ordre à Mohamed Mourad de « fournir à ces directions sectorielles, les informations permettant d’établir les comptes rendus du Sempa et de gérer tous les aspects résultant de l’emploi des dockers ».
À la fin du courrier, Issouf Fatiga évoque notamment une politique d’ouverture vers les syndicats pour discuter de plusieurs éléments en particulier : « La mise en place d’opérations immobilières devant permettre l’accès à la propriété des dockers de leur habitation » et « l’organisation d’un véritable système d’auto-assurance géré par le Sempa (…) ».
« Ces préoccupations n’ont malheureusement à ce jour pas connu de début d’exécution » déplore le Dg du Sempa.
L’organigramme joint à la note de réorganisation du Sempa dont copie nous est parvenue ne contient en aucun cas le nom de Mohamed Mourad. De source dockers : « Mohamed Mourad actionne alors le CNDD qui se met à bloquer le port. Pendant une journée, il y a des affrontements, notamment avec un autre syndicat, le SYMATRAPA qui ne veut pas que cela se passe comme cela. Il y a des blessés qui se retrouvent à la gendarmerie et la police. ».
Selon une source bien informée lors de la manifestation, la branche dissidente du Cndd fait courir le bruit que Souleymane Cissé, qui passe dans l’organigramme de chef de département administratif à chef du personnel, va prendre la place de Mohamed Mourad. Les manifestants scandent le nom de Mohamed Mourad.
Issouf Fadika est obligé de produire une nouvelle note d’information le lendemain, le 18 avril 2015. Il invite « au calme et à la poursuite du travail » et mentionne qu’il n’est pas question de remplacer le directeur du Bmod mais de rappeler ses fonctions et attributions.
L’application de la décision d’organisation est reportée sine die et Mohamed Mourad est prié de prendre les dispositions pour arrêter le mouvement de grève.
Selon la version Pierre Guigréhi: «On considère que Cissé et Fadika ont géré les dockers contre leurs intérêts, ils n’ont pas de comportements humains. Ils sont méchants avec les dockers. Mohamed Mourad a beaucoup d’humanités. ».
« Fadika a voulu dégommer le directeur du BMOD. On a pris parti pour lui » ajoute t-il.

Un parti pris loin d’être partagé par tout le monde,
Le 19 avril soit un jour plus tard, une déclaration de soutien est signée par les dirigeants de trois syndicats, Jean Landry Ayékoué pour le Cndd, Zoungrana Inoussa pour le Syndicat des manœuvres transit du port d’Abidjan (Simatrapa) qui semble avoir changé casaque depuis et Jean-Baptiste Kanga Kouassi du Groupement des ouvriers du port autonome d’Abidjan (GODPAA).
Dans ce document sur lequel l’éléphant a mis sa patte, le pachyderme a pu lire : « Pour nous, cette réforme vient à point nommé pour mettre fin à une mauvaise gestion des dockers ». Les signataires dénoncent « la création d’une dissidence illégale du Cndd » et « l’absence de politique sociale en faveur des dockers ».
Ils appuient leur propos sur la violence au port « Des groupes sont utilisés contre tous les syndicats les empêchant de jouir de leur liberté syndicale (les syndicalistes qui osent tenir des réunions pour redynamiser leur base sont taxés de déstabilisateurs et passés à tabac). Mieux les groupes d’agresseurs sont utilisés comme un moyen de chantage contre les entreprises, le Port autonome, la Police et la gendarmerie du port. D’incessantes agressions sont organisées contre des chefs d’aconage ».
La grève mènera à la destitution d’Issouf Fadika lors d’une assemblée extraordinaire du Sempa convoquée par son adjoint, Stéphane Eholié qui prendra sa suite le 20 avril 2018 avec une rapidité étourdissante. Souleymane Cissé ne pourra également plus se rendre au Sempa. Selon une source bien informée : « La convocation n’aurait pas été faite dans les règles ».
Comment Mohamed Mourad a-t-il fait pour obtenir le déracinement de celui que l’on qualifie de « baobab du transport » ? Issouf Fadika était à la fois président de la Federmar (Fédération maritime de Côte d’Ivoire, Dg du port à conteneurs, Dg du Sempa entre autres.
Selon une source au niveau manutentionnaire, « Il faisait de l’ombre à tout le monde. Il se pourrait que Mohamed Mourad se soit servi des ambitions de chacun pour faire tomber Fadika ».
Interrogé sur les événements de 2015 et son implication, le Directeur du Bmod a indiqué brièvement « ne pas vouloir rentrer dans le détail. » ajoutant : « Ce sont des histoires ».
Loin d’être un détail, suite à cet événement, plus de 60 personnes ont été interdites d’accès au port. Il aura notamment fallu une prise de position dénonciatrice de Mamadou Soro devant le président de la République lors du 1er mai de la même année, pour entraîner la réintégration de 57 d’entre eux. Selon le compte rendu du comité, parmi ceux qui ne le sont pas, figure Jean Landry Atsé Ayékoué, président du Cndd.
Dorian Cabrol (L’ELEPHANT DECHAINE N°619)

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