Relations internationales: Emmanuel Macron fait grimper les sentiments anti-français dans plusieurs pays africains

Le sentiment anti-français continue de croître et fait place à des manifestations hostiles dès la fin de l’année 2019. Si les réactions vives se sont faites sentir au Mali, il ne faut pas oublier que non seulement l’opération Barkhane dispose de bases dans trois pays (Burkina Faso, Niger, Tchad) et l’opération s’effectue dans les 5 pays du G5 Sahel. Dans ce contexte, le sentiment anti-français gagne du terrain et dépasse le seul cadre malien.

Ces manifestations anti-français se sont donc propagées notamment dans les pays où la présence française est la plus concentrée, dans la région des trois frontières ou du Liptako-Gourma.

En dehors de la coopération militaire avec la France qui suscite la grogne des africains, l’ingérence française dans les affaires politiques des ex-colonies est également source de manifestations anti-français.

Les vives critiques formulées à l’encontre de l’opération Barkhane sont portées à la fois par la presse, les réseaux sociaux et la société civile. Elles témoignent de l’incompréhension, voire de la colère des populations sahéliennes qui, malgré la présence de forces armées étrangères (Barkhane et MINUSMA), observent la multiplication des attaques terroristes à la fois contre les civils mais également contre les forces militaires des pays du G5 Sahel (notamment au Mali, Niger et Tchad).

Cette dégradation de la situation sécuritaire dans la région renforce donc ce sentiment anti-français, d’autant plus vu la sophistication des équipements militaires français et l’importance des moyens mobilisés : « À quoi servent-[ils]? [Ils] sont là, [ils] ont des camps, mais [ils] sont incapables de nous protéger, et ce sont nos soldats qui tombent au front », explique un membre de la plateforme d’associations Fasso Koro.

De nombreux drapeaux tricolores ont été brûlés ces derniers mois, à l’occasion de plusieurs manifestations revendiquant le départ des forces françaises. Cette contestation gagne également les forces étrangères puisqu’en octobre 2019, le camp de la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali (MINUSMA) à Sévaré fut l’objet d’un pillage par des manifestants contestant la présence de forces étrangères sur le sol malien. Après avoir mis le feu à des pneus, des jeunes ont emporté du matériel divers, dont des câbles électriques, une climatisation et des matelas. Cette colère grandissante ciblant les infrastructures militaires étrangères et françaises pourrait donc, à terme, fragiliser les capacités d’exécution des mandats des opérations déployées sur le terrain.

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Nous assistons depuis un an à des discours complotistes violents qui vont même jusqu’à parler de complicité avérée entre la France et les djihadistes de la région, au Mali, au Niger et au Burkina Faso alors même que les forces étrangères subissent de nombreuses attaques djihadistes. En effet, un certain nombre de personnalités publiques clés, telles que le chanteur malien Salif Keita va même jusqu’à accuser les forces armées françaises déployées dans la région de collaboration avec les terroristes. En outre, les publications et les thèses accusant la France de se comporter en « pompier pyromane » foisonnent sur les réseaux sociaux.

Le coup de gueule d’autorités et célébrités

Les discours de certaines personnalités contribuent à l’émergence de l’hostilité dans les sphères du pouvoir. Le député Oumar Mariko, ou le “Mélenchon” malien, a rejeté les conclusions du sommet de Pau et s’est exprimé de façon virulente contre l’opération Barkhane et les interventions françaises en général : « Monsieur Macron fait croire que les soldats français sont en train de mourir pour la liberté et la démocratie […]. Les soldats français sont des gens manipulés, envoyés à la boucherie pour les intérêts du capital financier français. » Nous avons vu un écart se creuser progressivement à la suite du sommet de Pau entre une partie de la société civile hostile et des pouvoirs sahéliens publiquement engagés aux côtés des Français, notamment l’ex- président malien Ibrahim Boubacar Keïta qui a renforcé son soutien à l’armée française.Si les discours d’hostilité ne sont pas représentatifs de l’opinion publique majoritaire, il ne faut pas pour autant en négliger l’ancrage et la vivacité dans la société qui, à terme, pourrait également légitimer les discours et contribuer au développement du recrutement des katiba djihadistes de la région qui se présentent comme résistantes à l’occupation étrangère.

L’instrumentalisation de ce sentiment anti-français est donc un enjeu de taille.

La Russie aux aguets

En œuvrant pour une nouvelle stratégie en Afrique, plutôt bien accueillie voire sollicitée par les pays sahéliens, la Russie de Poutine exploite indirectement ce sentiment anti-français pour se frayer un chemin et une légitimité dans la région. Cette stratégie russe s’accompagne d’une forme de propagande puisque l’on peut observer que lors des marches contestant la présence française au Mali, des slogans pro-russes ont été scandés. Le journaliste Rémi Carayol souligne qu’une « suspicion existe quant à l’éventuelle implication de réseaux russes dans l’organisation de ces manifestations. ».

Le sommet de Pau et ses conséquences sur le sentiment anti-français

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Le sommet de Pau du 13 janvier 2020 organisé par la France afin de renouveler, de renforcer son engagement au Sahel et d’en repenser l’orientation stratégique a également été l’occasion pour Emmanuel Macron de demander à ses homologues sahéliens de clarifier leur position quant à la présence française dans la région: « Je ne peux ni ne veux avoir des soldats français sur quelque sol du Sahel que ce soit à l’heure même que l’ambiguïté persiste à l’égard de mouvements anti-français, parfois portée par des responsables politiques ». Cette demande a été très mal perçue par une partie de l’opinion publique sahélienne qui l’a interprétée comme une « convocation qui ne leur (les pays du G5) laisse guère le choix », voire comme une manière d’exiger du G5 un soutien sous peine de rapatrier ses soldats. Cette démarche « fleure le manque de respect à l’égard de ses homologues en les campant dans une position de servitude volontaire à l’égard de la France tout en alimentant de manière collatérale le ressentiment anti-français. »

L’actualité de cet été montre que certains événements participent au renforcement du sentiment anti-français dans la région. L’optimisme affiché par les autorités françaises après l’assassinat d’Abdelmalek Droukdel, l’un des chefs d’Al Qaïda au Maghreb Islamique au Sahel (AQMI), a pu être perçue comme du triomphalisme arrogant, en inadéquation avec la détérioration de la situation dans la région.

L’avenir du sentiment anti-français au Sahel

Le contexte sanitaire lié à la pandémie de Covid-19 contribue à la dégradation du contexte sécuritaire sahélien et peut avoir un effet sur la vivacité du sentiment anti-français et anti-occidental en général dans une partie de la population. Lors de l’apparition des premiers cas de malades en Afrique, les réseaux sociaux affichaient des réactions virulentes à l’encontre de la France et sa responsabilité dans la propagation du virus sur le continent. Si cela ne concerne pas uniquement le Sahel, on peut tout de même se demander si ces mouvements virtuels ne révèlent-ils pas un sentiment anti-français latents qui se réactive à chaque grande crise.

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La vague de mesures prises pendant la pandémie, les nombreuses pertes militaires des pays du G5 et enfin le désarroi des populations sahéliennes sont autant de problèmes nationaux et régionaux structurels qui expliquent, par exemple, la vague de contestations survenue à Bamako depuis avril 2020, date où se sont tenues des élections législatives très critiquées. Si ce contexte révèle des dysfonctionnements nationaux et engendre une vague de contestations tournée vers les forces locales, qu’en sera-t-il de la perception de Barkhane, de la MINUSMA et de la Task Force Takuba, opération composée de forces spéciales européennes et rendue opérationnelle courant juillet dans les prochains mois ? On peut dès lors s’interroger sur l’avenir de ce sentiment anti-français dans la bande sahélo-saharienne en général mais également dans un contexte d’instabilité politique au Mali (coup d’État du 18 août 2020) et sécuritaire (attaque au Niger le 9 août). Va-t-il se limiter à de l’hostilité virtuelle, à des manifestations de rue, à des drapeaux brûlés, ou aboutira-t-il a une haine plus forte et plus violente qui pourrait à terme fragiliser l’opération française déployée dans la région ?

La Côte d’Ivoire entre dans la danse

Après avoir félicité publiquement Alassane Ouattara malgré sa réélection illégitime à un troisième mandat, le peuple ivoirien ne porte plus Emmanuel Macron dans son cœur. Un sentiment anti-français circule sur les réseaux sociaux. Le drapeau français a même été brûlé à Bonoua lors de l’enterrement de Morel Ekra, un jeune assassiné par balle par les forces de l’ordre le 19 Octobre 2020 lors des manifestations contre la candidature à un 3è mandat d’Alassane Ouattara.

Vu les contrats juteux que gagne la France en Côte d’Ivoire depuis les époques coloniales, elle gagnerait à jouer franc jeu. Car selon la Russie et l’Italie, sans ses anciennes colonies, la France n’est rien. Donc si elle les perd à cause de son ingérence dans la politique intérieure de ces pays africains, elle va sombrer dans la misère.

Nathanaël Yao

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