Côte d’Ivoire-CPI: Un procès peut en cacher un autre (L’Editorial d’Assalé Tiémoko)

By: Africa Newsquick

Assalé Tiemoko-Alassane OuattaraCôte d’Ivoire-CPI: Un procès peut en cacher un autre (L’Editorial d’Assalé Tiémoko)

Comme c’est étrange! En suivant le procès de l’intrépide Gbagbo et de son «fils» Charles Blé Goudé à la Cour Pénale Internationale, on est parcouru par d’étranges sentiments.

D’abord, la modernité de la salle d’audience laisse tout de suite suggérer que la Justice est une affaire sérieuse. Quand on compare cette salle d’audience aux fours qui nous servent de salle d’audience dans notre pays, on comprend tout de suite le gouffre entre les conceptions que nous avons de la notion de justice. Certes, il s’agit d’une salle d’audience d’une institution judiciaire internationale qui bénéficie de beaucoup de moyens pour son financement; et on le sait, comparaison n’est pas raison, et il faut comparer des choses qui sont comparables.

Mais quand on voit la part du budget de notre pays qui est consacrée au fonctionnement de notre Justice – moins de 1%, on comprend tout de suite la fermeté de notre volonté de vivre dans un Etat véritablement de droit.

Ensuite, en suivant ce procès et les différentes interventions de l’Accusation, de la Défense et de la représentation des victimes, on réalise aussi ce qu’on appelle l’équité dans la conduite d’un procès. Rien à voir avec nos procès pénaux top chrono où les magistrats piétinent les droits de la défense (d’ailleurs, 98% des personnes jugées dans ce pays en matière pénale n’ont pas d’avocats) et condamnent les prévenus en deux temps trois mouvements, avant d’appeler le dossier suivant. Que le condamné aille se débrouiller, s’il le peut, à la Cour d’appel.

Là-bas, on tient à faire appliquer scrupuleusement les règles édictées afin qu’aucune des parties ne soit lésée dans le déroulement du procès.

Hier, une décision rendue par la Cour sur un sujet relatif à la notion de «question directrice» a immédiatement entraîné un appel interjeté par la Défense de Gbagbo. Et l’audience a été immédiatement suspendue, le temps que la Chambre d’appel saisie se prononce sur la question. Leçon de cet «incident»? Dans un vrai système judiciaire, on ne badine pas avec les principes.

Ici, on a tout renversé. Les principes sont devenus des exceptions et les exceptions sont devenues des principes. Qui s’en plaint? Et puis «ça va aller où», comme on le dit?

Ensuite encore, en suivant ce procès, on a l’étrange impression d’être soi-même mieux protégé depuis sa maison, comme si on avait été soi-même à La Haye. Car, en effet, il n’y a certes rien de parfait sur terre, mais dans les vrais Etats de droit, les citoyens n’ont pas grand-chose à craindre de la puissance et de la folie des grandeurs des «en haut de haut», pour utiliser une expression bien de chez nous. Dans ces pays, le Président de la République n’étant au-dessus d’aucune loi, le citoyen lambda se sent protégé. Et sait qu’il réfléchirait par deux fois, le puissant qui serait tenté de piétiner ses droits.

Bref, la Justice, quelle belle invention, quand elle est vraiment libre et crédible! Et la CPI en est une. Si le procès de Laurent Gbagbo avait lieu dans ce pays, jamais les Ivoiriens n’auraient pu vaquer à autre chose. Tant les suspicions sur le tribunal qui aurait été chargé de son jugement auraient croulé sous le poids des critiques. Mais à la CPI, Laurent Gbagbo et Blé Goudé découvrent sans doute ce qu’on appelle la Justice, la vraie. Ce à quoi malheureusement, ils n’ont pas eux-mêmes travaillé dans leur propre pays, du temps où ils régentaient nos vies. C’est sous Gbagbo que des avocats et des magistrats ont été copieusement bastonnés sur leur lieu de travail par des présumés étudiants membres de la Fesci. Lesquels n’ont jamais fait l’objet de la moindre poursuite pénale.

Ce procès, vu qu’il ne concerne pour le moment qu’une seule partie des camps qui se sont affrontés dans ce pays, ne nous permettra certainement pas de tout savoir, mais il aura au moins le mérite de faire découvrir ce qu’on appelle la Justice, une Justice qui se veut impartiale, même si la CPI est très critiquée par beaucoup de dirigeants africains qui la considèrent comme un autre instrument de recolonisation de l’Afrique mis en place pour ne juger que les dirigeants africains.

Cette critique à l’égard de la CPI n’est pas sans fondement, mais on est tenté de dire «et alors»? En quoi est-ce un problème si la CPI a été créée pour ne juger que les dirigeants africains? Qui sont ceux qui sur cette planète et au 21ème siècle, continuent, par la terreur et au mépris des aspirations profondes de leurs compatriotes, à s’imposer à la volonté populaire en tripatouillant les constitutions pour rester au pouvoir ad vitam aeternam? Qui sont ceux qui ne peuvent organiser une simple élection sans que cela ne plonge leur pays dans des tueries sauvages orchestrées par eux-mêmes avec des forces de l’ordre corrompues et qui prennent le parti des dictateurs qui soumettent leur peuple? Blaise Compaoré aurait-il si facilement cédé le pouvoir au Burkina Faso s’il n’y avait pas la menace de la CPI? Assurément pas! Il avait les moyens de se maintenir au pouvoir au prix de plusieurs milliers de litres de sang s’il n’avait pas peur de voir sa propre prophétie édictée contre Gbagbo se réaliser avec lui-même devant une Cour de justice internationale.

Alors, au lieu de menacer de quitter la CPI sur la base d’arguments qui ne sont liés qu’à leur propre peur de se retrouver devant cette Cour, les dirigeants africains gagneraient à organiser des référendums dans leur pays pour demander à leurs populations si elles veulent voir leur pays quitter la CPI, quand on voit l’état dans lequel se trouvent les appareils judiciaires en Afrique.

Le procès de Gbagbo est en fait au-delà de Gbagbo lui-même, le procès de tous les dictateurs africains qui font des cauchemars la nuit, rien qu’à l’idée de se retrouver un jour devant cette Cour. Alors, ils tentent d’en profiter pour faire un procès dans le procès. Mais personne n’est dupe et on attend le premier président qui fera le pas pour retirer son pays de la CPI.

Allez, messieurs, du courage, on vous attend!

A.T, in L’Eléphant déchaîné n°419

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