Côte d’Ivoire : Un peuple sevré de débats

By: Africa Newsquick

Côte d’Ivoire : Un peuple sevré de débats

De quoi, de régime en régime, les dirigeants ont peur dans ce pays? Sous Houphouët Boigny -n’allez pas chercher noise au vieux- il n’y avait que la pensée unique qui était célébrée à la télévision. Normal, l’on était sous un régime de parti unique que nos amis Marocains considèrent -c’est écrit dans leur constitution- comme quelque chose de totalement illégal. Ben voyons!

Sous le règne de Bédié, les Ivoiriens n’ont pas eu meilleur sort, bien que vivant désormais et, parait-il, dans un pays qui venait de voir le multipartisme refaire son grand retour. Les médias publics, sous Bédié, ont été parfaitement caporalisés pour ne parler, à longueur de journée, que des beaux yeux du prince de Daoukro. Ses opposants avaient, devant cette situation, massivement investi dans la création de journaux qui écrivaient pour la plupart, à la fois tout et n’importe quoi. Un certain Laurent, à chaque sortie publique, n’avait de cesse de dénoncer l’accaparement des médias d’Etat, par  « Bédié et son clan ». Sauf que, une fois dans le fauteuil d’Etat, Gbagbo réalisera que la survie de son régime passe par l’imposition d’une main de fer sur les médias publics. Alors que sous Bédié, il s’était fait le chantre de la libéralisation de l’espace audiovisuel,  une fois dans le fauteuil présidentiel, il n’en parlera plus jamais. Pendant dix ans, ses opposants les plus farouches, un certain Bédié et un certain Ouattara, n’auront de mots assez durs pour dénoncer la mainmise du clan de Gbagbo sur les médias d’Etat. Regroupés au sein du RHDP, les opposants à l’intrépide Gbagbo vont même organiser une marche pour tenter, en pleine crise post-électorale, de prendre le contrôle de la télévision d’Etat (RTI), afin d’avoir aussi droit à la parole. Car Gbagbo, en cette période, crachait du feu à travers une émission appelée « Raison d’Etat », émission dans laquelle ne passaient que ceux qui défendaient ses thèses et uniquement ses thèses. Ce qui rendait fous Bédié et Ouattara, reclus au Golf Hôtel et totalement impuissants.

Avec la chute de Gbagbo et l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir, on avait imaginé que la Côte d’Ivoire serait désormais la championne de la liberté d’expression avec des émissions de débats sur tous les sujets dans les médias d’Etat et notamment à la télévision. Les choses ont bien commencé avec une belle émission baptisée « Le Club de la Presse », diffusée tous les dimanches à 18h. Au début, les choses se passaient bien. Le présentateur invitait des journalistes de tous les bords, y compris ceux de « L’Eléphant Déchaîné », pour débattre des points forts qui ont marqué l’actualité nationale et internationale au cours de la semaine.

Après, on ne sait trop pourquoi, les dirigeants de la RTI, sous la pression d’on ne sait qui, ont commencé à découper à la « machette » les propos des journalistes, avant de diffuser ceux qui leur plaisaient ou qui provoquaient moins les sanglots des nouveaux dirigeants? Et puis, sans doute devant le ridicule de cette pratique que « L’Eléphant » avait commencé à dénoncer violemment, on n’a plus entendu parler de cette émission. Disparue de l’antenne, sans aucune explication. Depuis, plus rien. Aucun débat sur aucun sujet d’intérêt n’a eu lieu à la télévision ivoirienne. Les opposants au président Ouattara, du moins ceux qui ne le caressent pas dans le sens du poil, n’ont pas droit à l’antenne sur une télévision pour laquelle l’ensemble des Ivoiriens paient une redevance de 2000 FCFA. On dirait sous Gbagbo. Alors qu’il avait promis la main sur le cœur et le cœur bien accroché que dès son élection, il libéraliserait l’espace audiovisuel, pendant son premier mandat, le président Ouattara a eu quelques soucis de mémoire sur la question. Jamais il n’en a parlé. C’est quasiment en fin de premier mandat que, sous la question des responsables de « Reporters Sans Frontières », il a annoncé la libéralisation pour 2017. On attend de voir… Dans cette attente; on observe que la RTI, sous Outtara, n’a quasiment pas organisé le moindre débat d’intérêt. Comme si, subitement, l’on était retourné à l’époque du parti unique. Pourtant, autour de la Côte d’Ivoire, des pays moins fringants possèdent plusieurs télévisions privées et des débats d’idées sont organisés sur tous les sujets, y compris sur la télévision d’Etat. Et les Ivoiriens, sevrés de débats dans leur propre pays, se surprennent à passer plus de temps sur les chaines des télévisions des pays -comme le Sénégal, le Mali, le Bénin, le Cameroun et…même le Niger- que sur leur télévision nationale, la RTI, la chaîne, paraît-il, des grands événements.

L’absence de débats sur les grands sujets de la nation au niveau des médias publics est d’autant plus incompréhensible qu’il est de notoriété publique qu’un peuple bien informé est moins dangereux qu’un peuple privé d’informations. L’année 2017 a commencé avec une mutinerie dont on dit qu’elle va coûter plusieurs dizaines de milliards aux caisses de l’Etat. En dehors d’un communiqué de conseil de ministres, il ne s’est trouvé personne pour expliquer, sur les médias d’Etat, les raisons profondes de cette mutinerie. Le sujet était-il trop sensible? Soit! Mais l’absence de débats sur la question a permis à des confrères d’écrire des choses invraisemblables et parfois, totalement irresponsables. Ce qui est encore plus dangereux pour le pays qu’un débat public avec des spécialistes et des responsables, pour donner la vraie information aux citoyens. Si le sujet militaire était trop sensible,  pourquoi alors il n’y a eu aucun débat à la télévision pour expliquer aux Ivoiriens les raisons qui ont motivé l’écriture d’une nouvelle constitution et, surtout, le contenu de cette nouvelle constitution? Le sujet était là aussi, trop sensible? Pendant trois semaines, les fonctionnaires de Côte d’Ivoire sont restés hors de leurs bureaux. On n’a eu droit à aucun débat à la télévision sur les motivations de leur grève. Seul le gouvernement, via ses envoyés, distillait à doses homéopathiques, la bonne nouvelle, sa bonne nouvelle, sa version nettoyée des faits. Les fonctionnaires eux, ont été privés de micros et n’ont eu que les journaux d’opposition pour s’exprimer. Etrangement, on les soupçonnera de rouler pour l’opposition et d’être manipulés par elle. C’est à ne rien y comprendre.

Le président Ouattara a annoncé sa retraite pour 2020. Si, après avoir conduit la Côte d’Ivoire dans la troisième République, il ne la conduisait pas, pour les quatre années qui lui restent, dans l’ère des débats, on se posera des questions sur le miracle qui se produit entre les propos que les opposants tiennent avant de rentrer au château et ce qu’ils font une fois au château.

Avec L’Eléphant déchaîné n°516

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