Covid-19 et déconfinement: Que dirait Freud de l’actuelle pandémie mondiale? (FEP)

Covid-19 et déconfinement: Que dirait Freud de l’actuelle pandémie mondiale? (FEP) A l’heure du déconfinement, dix psychanalystes se sont demandés si le moment dramatique de l’épidémie et la réponse politique qui lui a été apportée ne méritait pas un point de vue freudien. Le texte suivant a été rédigé. Il a d’abord été envoyé au journal Libération qui ne l’a pas accepté. Le journal Le Monde nous a annoncé qu’une réponse allait venir, mais cela n’a pas été le cas. Le quotidien L’Humanité l’a finalement publié sur son site (cliquez ici pour accéder au site). Vous pouvez aussi lire ce texte ci-dessous de la Fondation européenne pour la Psychanalyse (FEP).
Freud a pris des positions politiques lors des deux guerres mondiales, avec Romain Rolland et Einstein. Aujourd’hui dans les circonstances de la pandémie, des psychanalystes constatent un « déni » de la réalité de la part de responsables politiques. Le virus n’est pas responsable.  Il a contaminé la planète sans états d’âme et sans faire de distinction. L’Homme d’Etat lui a laissé la place libre : il était prévenu du danger, il n’a pourtant rien prévu. C’est une vraie tache aveugle au sens freudien du terme, qui cache le désir inconscient.
De multiples alertes ont annoncé la pandémie : la contagion d’Ebola, puis de ESB, du SRAS, des grippes aviaires et porcines. Elle a servi de scénario à des films, des livres de science-fiction. Des centaines d’articles scientifiques l’ont prévu. Bush, président de la première puissance mondiale, a déclaré en 2005: If we wait to a pandemic to appear, it will be too late to prepare – “si on attend, il sera trop tard”. Et malgré ces coups de projecteurs aveuglants, rien n’a été anticipé. Les industries d’armements ont continué de préparer la mort en dépensant des centaines de milliards, alors que les budgets pour la protection de la vie ont été réduits. S’agit-il d’imprévision ou de faire comme si cela n’allait pas arriver ? C’est l’attitude de celui qui voit un obstacle, mais qui se dit : « Je sais bien, mais quand même ! ». Dans les pays prévoyants (comme la Corée du Sud), les décès ont été peu nombreux. En revanche, lorsque le déni a prévalu il a entraîné des dizaines de milliers de morts. Ils auraient dû être évités. La souffrance a d’autant plus meurtri les familles qu’un deuil digne de ce nom a été impossible.
En France, comment expliquer la cécité de la ministre de la Santé, Madame Agnès Buzyn ? En janvier, elle a déclaré qu’elle savait ce qui allait arriver… et elle a agi comme si elle l’ignorait. Son aveuglement a été surclassé par les refus de voir la réalité de Boris Johnson, de Trump, de Bolsonaro…
Ce déni qui procède de l’inconscient cache bien à propos un désir de faire souffrir : de marquer la distance entre le citoyen et l’Homme d’Etat. La question se pose en regardant le résultat : c’est une inadaptation de plus en plus grande du système de santé. Les personnels soignants ont exprimé avec force leur souffrance au travail, mais en vain. Depuis plus d’une décennie l’organisation des soins a pâti d’une baisse importante du nombre de lits et du personnel médical. Cette politique était-elle nécessaire pour faire des économies ? Cette excuse ne tient pas, car l’argent nécessaire a toujours été disponible. La Banque Centrale Européenne le distribue aujourd’hui sans hésiter pour aider les grands groupes. Tout se passe comme si ce déni inconscient avait comme objectif le désir de faire souffrir. S’il faut oser dire le mot, cela s’appelle le sadisme. La vision de l’histoire selon laquelle le libéralisme cherche le profit sans tenir compte de ceux qui le produisent est partagée bien au-delà des marxistes. Elle n’est pas contradictoire avec un point de vue psychanalytique qui considèrerait le sadisme comme le motif inconscient de bien des événements historiques. La préservation de la vie : la santé, l’éducation, la durée du temps de travail sont comptabilisés comme s’il s’agissait de dépenses. En même temps le vivant est rentabilisé avec les brevets, les médicaments, le secteur privé. Cette financiarisation de la vie est prétexte à un sadisme à peine inconscient. Aujourd’hui, l’Homme d’Etat civilisé donne l’impression d’ajouter à cette violence le plaisir de faire preuve de compassion à l’égard de ses victimes alors qu’il les a surexposées au danger. Il compatit avec eux sans changer de politique. Cette interprétation psychanalytique du politique a déjà été envisagée dans le passé par Adorno et Horkheimer. Ce sont les travaux critiques de l’Ecole de Francfort qui trouvent peut-être leur démonstration la plus évidente aujourd’hui. Les psychanalystes d’à peu près toutes les associations en ont tiré tout de suite des leçons pratiques : ils ont proposé des écoutes téléphoniques gratuites pendant l’épreuve du confinement. Plus de quatre cent quatre-vingt psychanalystes de toutes les écoles se sont portés volontaires pour ouvrir des antennes de paroles aux soignants. Les dirigeants politiques peuvent voir dans cet élan de solidarité un échec de leur volonté d’éliminer la psychanalyse des lieux de soins, à l’université, dans la recherche. Praticiens de la psychanalyse, les signataires de ce texte veulent attirer l’attention sur un danger : celui de dirigeants politiques qui font passer leurs désirs inconscients avant la perception de la réalité.  
Les rédacteurs :
Aspasie Bali, Gorana Bulat-Manenti, Eric Drouet, Jean-Marie Fossey, Hélène Godefroy, Cristina Jarque, François Morel, Guillaume Nemer, Laura Pigozzi, Gérard Pommier

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