Côte d’Ivoire : L’indispensable débat (L’Editorial de Francis Taky)

By: Africa Newsquick

ADO 12Côte d’Ivoire : L’indispensable débat (L’Editorial de Francis Taky)

Nous l’avons déjà écrit. 2016 est une année à enjeux politiques importants. Où de nombreux débats sur des questions d’intérêt national vont avoir lieu et se terminer en décembre par une élection législative à véritables enjeux, et qui devrait être nécessairement précédée d’un rééquilibrage en matière de découpage électoral avec la création d’une vingtaine de nouvelles circonscriptions où devront être élus de nouveaux députés de la nation.

A l’occasion de la présentation des vœux du chef de l’Etat à la famille de la Presse nationale et internationale, cérémonie qui s’est tenue ce mercredi 20 janvier au Palais présidentiel, le porte-parole du Groupement des Editeurs de Presse de Côte d’Ivoire (GEPCI), un certain Assalé Tiémoko, s’est adressé au chef de l’Etat, au nom de ses pairs, avec une sincérité et un culot qui ont surpris ceux qui ne le connaissaient pas; mais qui, heureusement, n’ont pas surpris le chef de l’Etat lui-même qui a déclaré s’être souvenu de ce «nom», celui d’Assalé Tiémoko, dès qu’il a été annoncé par le maître de cérémonie.

Au-delà de plusieurs questions soulevées, entre autres la dégringolade sans explication de l’aide à l’impression des journaux qui est passée de 800 millions en 2014 à seulement 120 millions en 2015, le patron de «L’Eléphant Déchaîné» a soulevé un débat qui, jusque-là, était considéré comme un tabou dans un pays qui s’est donné, comme il l’a si bien dit, le nom de «République». (Lire page 6-7).

Il s’agit du débat sur l’aide publique à la presse, une pratique démocratique mais qui, dans notre pays, est considérée par plusieurs personnes, y compris des ministres, «comme un gaspillage de l’argent public accordé à des entreprises privées». Pourtant, ces mêmes ministres ne trouvent rien à redire quand, chaque année, près de trois milliards – de l’argent public – sont distribués à des partis politiques qui sont de simples associations privées qui ne créent aucun emploi, ne paient aucun impôt et n’apportent rien, dans les faits, à la formation des citoyens à l’esprit démocratique. La raison qui motive cependant le versement de cet argent à des associations privées.

Dans son intervention, avec des mots choisis, Assalé Tiémoko a posé le problème de l’aide publique à la presse, et a invité le chef de l’Etat a ouvrir le débat. «Les patrons de presse que nous sommes, savons ce que nous voulons pour la presse et ce que la presse peut apporter à ce pays, sur la voie de son émergence. La question est de savoir ce que nos dirigeants, depuis la naissance de ce pays, veulent pour la presse…»

Le patron de «L’Eléphant Déchaîné» dont l’intervention était redoutée, vu les nombreuses démarches qui ont été faites pour l’amener à occulter certaines vérités «pour ne pas mettre à mal le chef de l’Etat», n’a pas trahi sa réputation. Il a dit ce qu’il pense qu’un citoyen qui plus est, un chef d’entreprise doit dire au Président de la République, principalement sur les réalités de leur secteur d’activité. Il a demandé que le débat soit mené et que l’aide publique à la presse soit gravée dans le marbre à travers une loi afin qu’on n’en fasse pas un chantage politique sur les journalistes au gré des intérêts de ceux qui seront au pouvoir après le Président Ouattara. Il a été parfaitement clair, et ceux qui savent lire entre les lignes ont clairement perçu le message, à commencer par le chef de l’Etat lui-même.

Assalé Tiémoko savait que, pour avoir vécu pendant de longues années dans des pays de grande tradition démocratique, le Président Alassane Ouattara est celui-là même qui, mieux que quiconque, peut être le plus réceptif à cette question importante. Et il ne s’est pas trompé. Le Président Ouattara, en répondant à l’appel du porte-parole du Gepci, a clairement marqué son accord pour la mise en place d’une disposition sur l’aide publique à la presse et a invité le Secrétaire général de la Présidence à inscrire cela au chapitre des débats qui doivent être menés cette année en Conseil des ministres, et pourquoi pas au parlement, lors de l’adoption de la future loi réformée sur la presse.

On ne peut pas vouloir construire un pays émergent sans une presse crédible capable de porter la vraie information aux citoyens. La première richesse d’un pays, ce sont ses Ressources Humaines. Tous les moyens doivent être dégagés pour qu’elles soient bien formées pour comprendre les enjeux du développement et les nouvelles exigences de gouvernance au service des populations. Au-delà, il faut que les citoyens qui élisent les gouvernants puissent avoir accès à toutes sortes d’informations crédibles sur les agissements des élites dirigeantes qui doivent être les premiers à donner l’exemple et le bon exemple. C’est à la presse qu’il revient de faire ce travail d’éveil des consciences. Le Président Ouattara est d’avis que le débat sur l’institutionnalisation de l’aide publique à la presse doit se faire. Il craint juste que cette aide ne soit interprétée comme une tentative d’achat des patrons de presse et une atteinte à la liberté de la presse. Cette crainte est légitime, mais les exemples sont légions qui démontrent que les législateurs dans les pays démocratiques qui ont gravé dans le marbre cette aide n’ont pas tenu compte de cet aspect.

La réforme de l’aide publique à la presse en France a fait passer cette aide de 520 millions d’euros à 820 millions d’euros en 2015, soit près de 537 milliards de FCFA. Pourtant, les journaux français ne sont pas outrageusement à la solde des gouvernants français à qui ils ne font aucun cadeau, même quand des titres sont proches de certains partis politiques. Un journal privé de référence comme «Le Monde» dans lequel tous nos dirigeants rêvent de voir un jour leur photo, fait partie des journaux qui reçoivent la plus grande part de l’aide directe à la presse, près de 30 millions d’euros par an, environ 18 milliards de FCFA. Le législateur français estime que l’institutionnalisation de l’aide à la presse française a pour objectif de «permettre aux citoyens de disposer de l’information la plus large possible, et d’être ainsi en mesure de participer à la vie publique». Voilà donc la justification de l’aide publique à la presse. Et c’est le même raisonnement que le législateur ivoirien a utilisé pour accorder aux partis politiques qui sont des associations privées, une aide publique chaque année afin «qu’ils contribuent à la formation démocratique de leurs militants». Font-ils ce travail au regard de ce qui se passe dans ce pays? La réponse est «non». Pourtant cette aide, gravée dans la loi, leur est toujours accordée  et budgétisée. C’est la presse qui contribue à la formation démocratique des citoyens de façon générale, et elle influence les réflexions de la masse dans un sens comme dans l’autre. Des informations orientées, des idées sournoises distillées par des journalistes affamés, mal formés, contrôlés par des hommes politiques véreux, et c’est la catastrophe. L’aide publique à la presse: «Ça ne sera pas de l’argent jeté par la fenêtre, mais de l’argent pour entretenir notre démocratie et protéger notre stabilité. (…) qui n’a pas vu dans ce pays, les crimes que des citoyens désinformés jusqu’au délire ont pu commettre au nom d’un idéal qui n’en était pas un réellement?»  A interrogé Assalé Tiémoko qui a invité le Président Ouattara à rentrer dans l’histoire avec le débat sur l’aide publique à la presse ivoirienne. Pour que les générations futures se souviennent que «sans une presse crédible qui informe bien les citoyens, il n’y aura point d’émergence». Le Président Ouattara, on l’a vu, on l’a entendu, a bien perçu le message. «Je ne suis pas contre l’institution de cette aide publique, et nous devons mener le débat… » A-t-il décidé.

Par ce discours que d’aucuns ont qualifié d’historique, et les réponses données par le chef de l’Etat qui a démontré son ouverture d’esprit et son pragmatisme, c’est une autre histoire de la Côte d’Ivoire nouvelle qui s’est mise en marche. Toute la famille de la presse attend à présent, le Président Ouattara.

 F.T, in L’Eléphant déchaîné N°415

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