Justice post-crise-Après avoir éborgné sa victime : Un agent de police toujours en liberté, à la BAE de Bouaké

By: Africa Newsquick
Gnénéma Coulibaly, ministre ivoirien de la Justice

Gnénéma Coulibaly, ministre ivoirien de la Justice

Justice post-crise-Après  avoir éborgné sa victime : Un agent de police toujours en liberté, à la BAE de Bouaké

Souleymane Soumahoro, aujourd’hui âgé de 52 ans, ne sait plus à quel saint se vouer pour que justice lui soit rendue. Ce quinquagénaire a perdu, pendant la crise postélectorale de 2011, l’usage de son œil droit par la faute d’un agent de police de la Brigade anti-émeute (BAE) de Yopougon, animé d’un zèle inqualifiable, certainement appris à l’Ecole nationale de police.

 

Le 27 février 2011, un dimanche noir pour Soumahoro

Dans la journée du dimanche 27 février 2011, à Port-Bouët II, un quartier situé dans la commune de Yopougon, la vie de ce citoyen va basculer négativement. Mécanicien automobile de son état, il était ce jour-là, en compagnie de ses collaborateurs dans son garage, situé entre le carrefour zone et le Centre hospitalier universel (CHU) de ladite commune. Assis sous le hangar du garage en train de converser, plusieurs policiers de la Brigade anti-émeute débarquent par surprise sur leur lieu de travail. Armes au poing, les agents de cette brigade portant des cagoules, leur intiment l’ordre de se coucher par terre à plat ventre. Ceux-ci s’exécutent spontanément. Il leur est demandé par la suite la présentation de leur pièce d’identité. Car la raison de la visite surprise de ces policiers dans le garage, explique Soumahoro Souleymane, est due à un coup de fil émis par une dame pour signaler à ces agents, la présence d’individus suspects qui ont mis de la flamme dans des pneus exposés sur la voie publique. Parmi les employés de Soumahoro Souleymane, il y en a un, qui a la nationalité burkinabè, en l’occurrence Ouédraogo Laurent. Sachant ce que la découverte de l’identité de cet employé par les éléments de police peut engendrer (à cette période de la crise, les ressortissants burkinabè étaient pris pour cible parce que considérés comme des rebelles), l’employeur tente de négocier avec les policiers pour leur expliquer qu’ils se trouvent sur leur lieu de travail et qu’ils n’ont rien à voir avec ce qui se passe. Sa tentative d’explication va s’avérer vaine. Les éléments de la BAE, selon ses dires, très surexcités, commencent à les menacer avec leurs armes. Et toujours selon son témoignage, un parmi ces agents de police, arme sa Kalachnikov et appuie sur la gâchette de son arme de pointe pour abattre un de ses employés. Mais par miracle, aucun tir ne part. Le quinquagénaire et ses collaborateurs sont alors pris à partie par les policiers surexcités et copieusement roués de violents coups de bottes de combat et de crosses de fusil. Pendant qu’il tente à nouveau de raisonner ces soldats pour leur dire qu’ils n’ont rien à avoir avec ce qui se passe et qu’ils ne sont pas des rebelles à la solde d’Alassane Ouattara, il reçoit en plein visage une bouteille lancée par un policier. Le projectile explose sur son visage, précisément sur son œil droit. Ce dernier se tort de douleur, avec les deux mains fermées sur le visage. C’est alors qu’arrive le responsable des policiers pour tenter de comprendre ce qui se passe. Ce dernier découvre l’horrible scène, le visage ensanglanté du quinquagénaire. Il fait comprendre à ses éléments sous ses ordres qu’à la vue de l’âge avancé de la victime, celle-ci est un responsable et qu’il n’est pas un ennemi. Il demande donc à Soumahoro Souleymane et à ses travailleurs de se relever, ils vont assurer leur sécurité pour que ces derniers regagnent leurs domiciles.

 

Les jours suivants vont être encore plus infernaux

Rentré chez lui en vie, grâce à l’intervention salutaire du supérieur hiérarchique des «fous» policiers, Souleymane Soumahoro doit maintenant faire face à son œil droit sérieusement atteint après avoir reçu, par surprise, une bouteille lancée par un agent de la BAE. Pendant une semaine, explique-t-il, il va rester enfermé chez lui sans pouvoir recevoir des soins de santé appropriés pour son œil, compte tenu de la situation sécuritaire délétère qui sévit dehors et qui a poussé la plupart des centres de santé à fermer leur porte. Les douleurs ressenties par celui-ci sont de plus en plus insupportables. Son ami, Jacques Alfred Riaznolo, un Franco-ivoirien, présent le jour des faits au garage et également victime des coups des policiers zélés, vient de temps en temps chez lui à domicile, pour s’enquérir de ses nouvelles. Il constate l’état de santé de son ami de longue date très critique. Pris de compassion pour celui-ci, il brave les tirs des combattants pour l’accompagner à l’Hôpital protestant méthodiste de Dabou. C’est là que la victime va enfin recevoir des soins appropriés. Mais vu le temps mis pour venir consulter un médecin, l’œil du blessé n’a malheureusement pas pu être sauvé. Et comme si ce drame ne suffisait, le médecin traitant lui apprend que l’œil gauche est atteint, à son tour, de glaucome, une maladie dégénérative du nerf optique et qui entraîne une perte progressive de la vision commençant tout d’abord en périphérie et progressant graduellement vers le centre. Pour éviter d’être totalement aveugle, Souleymane Soumahoro est obligé depuis 2011, d’acheter régulièrement des médicaments prescrits par le médecin pour traiter son unique œil. Compte tenu de sa vision défaillante, aujourd’hui celui-ci ne peut plus  exercer le métier de la mécanique automobile qui lui permettait de prendre en charge sa famille et lui-même.

 

La soif de justice de la victime

La situation sécuritaire et sociale du pays redevenue progressivement normale après le 11 avril, date de la chute du régime l’ex-président, Laurent Gbagbo, la victime de l’agression policière est animée par une soif de justice. Son ami Franco-ivoirien, Jacques Alfred Riaznolo, lui également victime de l’acte perpétré par les flics incontrôlables (alors qu’il était, ce jour-là, en visite chez Soumahoro), lui a confié, après ce forfait des agents de la BAE, avoir reconnu un parmi ceux-ci. Ce dernier est une de ses connaissances. Jacques Alfred Riaznolo retourne à Man, sa ville natale, et décède le 7 août 2013 au Centre hospitalier régional (CHR) de ladite ville, à 46 ans. Mais bien avant son décès, il prend le soin de communiquer à ses proches, le nom de son ami policier ayant pris part à leur agression physique afin qu’ils le portent à la connaissance de son ami Soumahoro. Selon les confidences de Souleymane Soumahoro, le défunt, bien avant son décès, présentait lui également après  la copieuse  bastonnade policière, un état de santé inquiétant. Il vomissait du sang  et  saignait du nez parfois, confie-t-il.

 

La victime va se confier à la CDVR et à la CNE

Le nouveau chef de l’Etat, Alassane Ouattara, après avoir pris le contrôle effectif du pouvoir d’Etat, met en place des structures spéciales. Il s’agit entre autres de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) créée par ordonnance N° 2011-167 du 13 juillet 2011 et de la Commission nationale d’enquête (CNE) créée par le décret N° 2011-176 du 20 juillet 2011. La première structure est chargée d’identifier et écouter les victimes de guerre et la seconde structure chargée de mener sur toute l’étendue du territoire national, des enquêtes non judiciaires relatives aux atteintes aux droits de l’homme et au droit international humanitaire. C’est donc vers la CDVR qu’il va se confier le 16 juin 2014, puis il ira vers la CNE, en août 2014. S’agissant de la Commission nationale d’enquête, ce dernier, après avoir fait sa déposition auprès de cette structure, a été confronté à l’agent de police nommé D.H.F, muté depuis 2011 à la Brigade anti-émeute de Bouaké et pointé du doigt comme le présumé co-auteur de cette agression injustifiée qui a causé des torts à de pauvres innocents. Au cours de la confrontation de la victime avec le présumé co-auteur,  en présence d’un juge d’instruction, le policier aurait reconnu avoir pris part à l’expédition punitive du 27 février 2011. La victime espère que sa déposition auprès de cette commission aidera la justice pour que la responsabilité de ce flic soit située dans la mort de son ami Jacques Alfred Riaznolo et l’état dans lequel il se trouve.

 

Permettre à la justice de faire  enfin son travail

Le rapport édifiant remis par Paulette Badjo, la présidente de la Commission nationale d’enquête [et actuelle responsable de la Commission nationale des droits de l’homme de Côte d’Ivoire (CNDH-CI)] sur les événements de la crise postélectorale le 8 août 2012  au chef de l’Etat, Alassane Ouattara,  dit ceci: «Des crimes graves ont été commis par différents acteurs. La plupart des victimes de ces violations ont été identifiées en majorité dans la ville d’Abidjan et dans la partie ouest du pays. S’agissant des acteurs, le mandat de la Commission, relatif à une enquête non judiciaire, n’a pas permis de déterminer leur responsabilité pénale.» On peut dire que c’est avec le cœur peiné, de ne pouvoir poursuivre les bourreaux des victimes (issues des deux camps belligérants) que Paulette Badjo et ses collaborateurs ont remis leur rapport d’enquête à leur mandant. Car leur rapport révèle en ce qui concerne le droit à l’intégrité physique et à la sécurité de la personne humaine, ceci : «Il faut également souligner le nombre important de personnes blessées plus ou moins gravement soit intentionnellement, soit en tant que victimes collatérales, et qui garderont définitivement les séquelles de leurs blessures. La CNE a enregistré 8 441 cas de violations se rattachant au droit à l’intégrité physique et au droit à la sécurité de la personne.»   En ce qui concerne les présumés auteurs de ces exploits, on lit ceci dans ce document: «Les informations recueillies par la CNE sur les auteurs présumés des violations du droit à la vie comportent des éléments sur l’identité des corps militaires et groupes de personnes impliquées: les miliciens pro-Gbagbo, les FRCI, les FDS, les Mercenaires, le Commando invisible, la Garde républicaine, la FESCI. Elles font également état de personnes en tenues militaires, les regroupements des forces non conventionnelles selon leurs affinités avec les deux principales forces belligérantes, font apparaître 1452 cas de violations du droit à la vie attribués aux forces pro-Gbagbo et 727 cas au FRCI, le reste étant mis à l’actif de diverses forces non conventionnelles.» Pour finir, cette Commission exclusivement limitée dans son mandat à mener des enquêtes non judiciaires, et privée du pouvoir de statuer afin de déterminer la responsabilité pénale des présumés bourreaux des victimes, recommande au Gouvernement: «L’épuisement des procédures en cours par les juridictions.» Souleymane Soumahoro et les parents de son ami défunt espèrent, profondément, qu’après la farouche détermination affichée par Alassane Ouattara à l’occasion de son interview exclusive accordée aux médias d’Etat et à certains médias étrangers le 25/06 dernier, la justice ivoirienne va enfin se pencher sur les dossiers de ces victimes de guerre. Qui semblent souffrir en silence…bon comme notre Président a promis le début des indemnisations concernant 4500 victimes dès le 4/8, tout va bien!

NOËL KONAN, in L’Eléphant déchaîné n°368

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